Journée de la déportation le 28 avril 2013

Par Véronique LHa-Keshet 2013-09_Page_01évy

Aujourd’hui, je viens témoigner sur la guerre vécue par mes parents.

Mon père et ma mère sont tous les deux nés en 1933 à Paris.

Du côté de ma mère, sa famille est originaire d’Alsace et des Vosges en Lorraine. Elle compte un député Camille Picard en 1910. Ce sont des « israélites » français installés confortablement à Neuilly. Mon grand-père Roger a fait la guerre de 14.

Quand la guerre survient en 1939, Roger trop âgé n’est pas mobilisé mais, alors qu’il a une famille nombreuse il décide de se porter volontaire.

En 1941, Il est démobilisé. Alors qu’il était ingénieur chez Thomson, juif, il ne peut plus exercer. Il part à Valence dans la Drôme où il va travailler à la préfecture. C’est d’abord la zone libre, puis occupée par les italiens et enfin par les allemands.

Ma grand– mère le rejoint avec ses 5 enfants. Elle passe la ligne de démarcation avec les enfants habillés en tenue de tennis pour passer inaperçus. En mai 42, naît le 6 ème enfant. Un jour, la directrice du lycée vient les prévenir que des juifs vont être arrêtés et qu’il vaut mieux partir. Une jeune fille de 18 ans qui travaille à la Préfecture confirme qu’il y a leurs noms sur une liste pour un prochain départ (y compris mon oncle encore tout bébé). Mon grand-père reste seul travailler à Valence.  Il ne veut pas savoir où ils partent. Comme cela s’il se fait arrêter, il ne dira  rien sous la torture.

Ma grand-mère part seule avec les 6 enfants d’endroits en endroits. En 1943, ils se retrouvent dans la Creuse à Cholet. Ils y restent pendant presque un an. Ils vivent dans une pièce unique, cachés. Ma grand-mère fait face : elle n’a rien, elle reçoit de temps en temps de l’argent envoyé par poste restante par mon grand-père. Elle fait tout pour cacher ses peurs aux enfants. Elle a avoué plus de 60 après qu’elle avait dû voler des pommes pour survivre. Les habitants du village ne les dénoncent pas mais ma mère se rappelle toujours de cette phrase « on préfère donner à manger aux cochons qu’aux juifs ».

Ils changent leur nom de Lévy en Lenyot. Une grande tante leur  fait des faux papiers. Ils doivent donc mentir sur leur identité. Ils partent ensuite à Guéret. Une tante y passe son bac. Une autre tante croise à l’école une ancienne camarade de classe de Valence, fille d’un officier . Elle la retrouve à plusieurs reprises avec la crainte d’être dénoncée.

En septembre 1944, ils n’ont plus de nouvelles de leur père. L’aînée de mes tantes Myriam qui a 17 ans retourne à Valence. Une bonne partie de la ville, dont la préfecture a été détruite par les bombardements américains. Mon grand père est mort le 15 aout 44. Elle revient en pleurs prévenir sa mère. Ma grand-mère n’a pas le choix. Elle doit encore faire face et cacher ses émotions.

A la fin de la guerre ma grand-mère revient dans sa maison à Arcueil où de nouveau elle doit recommencer une nouvelle vie. Les voisins se sont servis et leur ont dit « on vous croyait tous morts ».

J’ai eu ces témoignages par bribe. Pendant très longtemps, la famille n’a jamais voulu parler de cette période. Trop difficile ou pour nous préserver ? C’était toujours d’une façon anecdotique et détachée.

Malgré ce traumatisme ma grand-mère a vécu jusqu’ à 108 ans.

Du côté de la famille de mon père André Scheimann, malheureusement j’ai très peu de témoignages. J’ai perdu mon père très jeune. Sa sœur a voulu nous relater cette période avant son décès. Certains éléments sont peu clairs, mystérieux ou même incompréhensibles.

La famille a été particulièrement touchée par la guerre.

Ma grand-mère paternelle Anna Poulner est née en France de parents originaires de Varsovie et d’Odessa. Mon grand-père Berko est né dans un shtettl (village pauvre) près de Vilnius en Lituanie. Il a fui les pogromes et est parti en France en 1908. Il s’est engagé pendant la guerre de 14 dans la légion étrangère. Ma grand-mère lui a offert comme cadeau en 1922 la nationalité française et à cette occasion il a pris le prénom de Bernard. Pendant la seconde guerre mon père, sa sœur ainée et leurs parents restent à Paris. Ils n’ont pas les moyens de partir en zone libre. Ils habitent rue de Grenelle dans le 7eme arrondissement de Paris.

Mon grand -père est horloger. Il possède une petite bijouterie rue D’Assas. Entre celle-ci et leur appartement, se trouve l’hôtel Lutétia, siège de la gestapo. Je suppose que c’est un bon horloger. Les allemands viennent faire réparer leur montre et ne se privent pas de se servir au passage des bijoux.

Mon père porte l’étoile jaune, il continue à fréquenter l’école grâce à la bienveillance de ses instituteurs. Il peut se rendre dans des jardins publics mais sans stationner.

Plusieurs fois, la famille est sur le point d’être prise : un jour, ma tante est arrêtée chez elle par la police. Celle-ci lui dit « prends quelques affaires et suis nous ». Elle se dépêche de changer de chaussures. Elle se retrouve sur le Bd St Germain. Alors qu’elle est encadrée, elle profite de la foule et arrive à les semer en connaissant un passage vers la rue de Rennes. Elle court prévenir le reste de la famille. Une autre fois, en entendant la police arriver, mon père se cache dans un placard. Tétanisé par la peur, il en sortira avec de l’asthme qu’il gardera toute sa vie. Son père lui sera atteint d’une paralysie.

Le commissaire de police du 7eme arrondissement ne les a pas dénoncés contrairement aux autres familles juives du quartier. Il s’est servi également dans la bijouterie. Sentant le vent tourné à la fin de la guerre, le commissaire les a également aidés en les prévenant d’une future rafle. Ils ont donc survécu.

Jusqu’il y a récemment, j’avais peu de connaissance sur le reste de la famille : Je savais que mon grand-père avait un frère jumeau. Celui-ci a eu 2 filles, cousines de mon père : Simone et Fanny. Elles ont été déportées en 1944 alors qu’elles étaient résistantes dans les réseaux de l’OSE (œuvre de secours aux enfants) en faisant passer des enfants en Suisse. Ce grand oncle est mort en 1946. J’ignore comment. Sa femme elle, est morte en 1981. Elle n’a jamais voulu voir la famille. C’était trop dur pour elle.

J’ai appris il y a 5 ans l’existence d’un autre frère de mon grand-père Idel. Il a été arrêté et déporté en 42 lors de la rafle du VelD’hiv. Il y a 6 mois avec Internet, j’ai découvert que mon grand-père avait également 2 sœurs et un frère restés en Russie (à Minsk). Les traces s’arrêtent en 1926. Je n’ai pas encore le courage de chercher à en savoir plus. 90% des juifs de Minsk ont été exécutés ou déportés.

Je voudrais terminer en mentionnant l’arrestation à Angers et la déportation de Georges Poulner frère de ma grand-mère, sa femme et ses 2 enfants Gérard et Claude âgés de 17 et 13 ans.

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