Mon départ d’Algérie

Ha-Keshet 2013-09_Page_01Par Marcel Bénichou

Le Président Sandler m’a demandé de contribuer aux témoignages du rapatriement de Juifs versaillais dont Ha-keshet a entrepris le recueil.

Je n’habite pas Versailles mais une partie de ma belle-famille y a jeté l’ancre au second semestre de 1962.

Personnellement, ingénieur militaire, j’ai été muté en métropole après quatre ans et demi d’activité à l’Atelier Industriel Aéronautique d’Alger-Maison-Blanche, qui faisaient suite à mes années d’étude en métropole. On était au milieu de 1961. Quand je pris mes nouvelles fonctions à Paris, en juin, le prix des pommes de terre venait d’augmenter; autour de moi, au travail, on parlait beaucoup plus de cela que des événements d’Algérie. Ma femme et mon fils m’ont rejoint à Paris quelques mois plus tard. Nous n’avons donc pas connu les affres des derniers mois et du dernier voyage dans la cohue de juillet 1962.

Mon beau-frère, directeur de l’ORT Algérie, ayant reçu des menaces de mort de l’OAS, partit brusquement pour Lyon, vers mars 1962, avec ma sœur, ses filles et ma mère, veuve. Par chance, il avait un  point de chute grâce à l’ORT. Lorsque le cadre de déménagement de ma mère arriva, on constata qu’il avait été trempé dans l’eau salée du port d’Alger : ceux qui partaient avant l’indépendance n’étaient pas bien vus !

Pour le reste de ma famille et pour ma belle-famille, cela se passa de façon plus problématique.

Comme tout le monde, nous laissions nos morts en Algérie ; mais, par chance, nous n’avions pas été meurtris par le deuil de proches du fait de la guerre. Seul un cousin voyait encore des éclats de bombe exsuder de sa jambe 20 ans après : il prenait un pot au Milk Bar le jour de la fameuse bombe. Son père, traumatisé par la perspective du départ,  piétina et jeta son képi d’officier lorsqu’il fit ses bagages.

L’abandon de la terre de nos ancêtres a eu, comme pour tous les rapatriés, une conséquence non vitale mais sentimentalement éprouvante et durable : l’éclatement des familles.

Ma mère, et ma sœur se sentirent bien seules à Lyon ; elles ne se consolèrent jamais de n’avoir pas abouti à Paris. Heureusement pour lui, mon beau-frère retrouva dans l’île du Rhône, si bien chantée par Enrico Macias, plusieurs cousins et cousines déjà installés. J’ai, depuis, fait 200 fois le trajet Paris-Lyon.

La fratrie de mon beau-père se retrouva en grande partie à Nice. Mais deux de ses sœurs le rejoignirent à Versailles. Ses fils s’y installèrent. Une de ses nièces les avait tous précédés à Versailles et fut à l’origine de l’installation de mes beaux-parents dans cette ville. Ainsi se reconstitua un petit groupe familial.

Quelques cousins et cousines souffrirent particulièrement, s’étant retrouvés à Mont de Marsan ou à Clermont Ferrand ou dans l’Est, loin des voies à grande circulation, automobiles, ferroviaires ou aériennes, loin de tous! Un des neveux de mon beau-père s’installa dans la France profonde. Lors de ses vœux de nouvel an 2013, il a écrit à la famille: « je fais toujours le même souhait en cette période : que l’on puisse passer une journée tous ensemble, car notre éloignement clermontois est très lourd et nous en souffrons beaucoup». Après un demi-siècle ! Le développement des transports en France métropolitaine doit sans doute beaucoup au besoin des rapatriés de « se retrouver » souvent.

Les plus épargnés de ce point de vue furent ceux de la région parisienne, nombreux à s’y rendre et qui avaient déjà sur place des parents depuis plusieurs années ou dizaines d’années.

Sur le plan financier, les choses ne se passèrent pas trop mal après les alertes des premiers mois, sauf pour les anciens qui furent dépendants d’un petit secours d’urgence de l’Etat, et furent indemnisés (comme on disait) très tardivement. L’établissement de justificatifs pour les biens laissés en Algérie devint une obsession. En attendant, la solidarité familiale joua beaucoup. Et puis, heureusement, si au nord de la Loire il n’y avait pas le soleil, sur tout le territoire il y avait le « plein emploi ».

Mais, si la subsistance put être en général assurée, le niveau de vie de tous baissa brutalement et fortement.

Je n’ai pas évoqué la dimension juive. Comme on le sait, les Juifs d’Algérie étaient sensiblement plus pratiquants que ceux de Métropole. La poursuite de la pratique religieuse, et le maintien des traditions culinaires algéroises, contribuèrent à accroître le sentiment de communauté de destin. Mon beau père devint, pour 30 ans, un fidèle assidu de la synagogue Albert Joly, ses fils avec lui. Ma femme et moi venions à Versailles pour les fêtes. C’est ainsi que j’ai connu l’accueil chaleureux des dirigeants et des officiants successifs de la synagogue.

Cinquante ans après le grand départ, le succès de l’exposition du MAHJ sur les Juifs d’Algérie où, dans les couloirs de l’hôtel Saint Aignan, s’agglutinaient, le jour de l’inauguration, comme autrefois sur la rue Michelet, des cousins septuagénaires ou octogénaires retrouvés, est là pour montrer que le temps n’a pas effacé, pour cette génération, la tristesse engendrée par l’exil.

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