Jacques Lazarus : un grand homme s’en est allé

jacqueslazarusPar Jacques Bernard Sadon*

Mardi 7 janvier après-midi, Jacques Lazarus quittait ce monde, à ses côtés, sa fille et son médecin appelé d’urgence, telle une flamme qui s’éteignait doucement, paisiblement (aux dires de son praticien) que j’ai rencontré lors de son enterrement.

Jacques Lazarus était un anti « bling-bling » avant l’heure, modeste, ne recherchant pas les distinctions, et les manifestations ostentatoires lui étaient totalement étrangères. C’était un homme d’honneur, un homme de devoir, animé d’une volonté inflexible, opiniâtre, courageux et tout entier tourné vers les autres pour servir.

Servir, c’est ce qu’il envisage de faire tout d’abord, et dans l’armée, lui, le juif alsacien, dont les grands-parents avaient quitté l’Alsace après qu’elle fut annexée à la future Allemagne à la suite de la défaite de 1870, et qui  s’en retournèrent lorsque la région fut rendue à la France en 1919.

Ses officiers ne tarissaient pas d’éloges à son encontre et son chef de corps notait, en ce qui concerne sa manière de servir : « sur le plan moral : moralité parfaite, conduite et tenue au-dessus de tout soupçon, sentiment élevé entièrement et uniquement français. Au point de vue militaire : excellent sous-officier, modeste et consciencieux, sa manière de servir lui a valu d’être employé au bureau du colonel où il donne entièrement satisfaction par son travail et son zèle. Titulaire depuis plusieurs années du brevet de chef de section ».(2)

Nous sommes en 1941 et l’odieux statut des juifs promulgué en 1940 et qui exclut les juifs des fonctions civiles et militaires entraîne son éviction de l’armée qu’il servait depuis six années. La date tardive de 1941 s’explique sans doute, par l’estime que lui portaient ses chefs,  qui ont tenté malgré tout de le maintenir sous les drapeaux. Jacques Lazarus en ressentira une blessure profonde, lui qui s’était toujours senti français et juif, français patriote et juif de tradition attaché à la notion d’appartenance au peuple juif.

Membre de l’Armée Juive qui combattait le nazisme et tentait par tous les moyens de venir en aide aux juifs durement frappés par les lois de Vichy et persécutés par les allemands et leurs complices de la milice, il assumera les fonctions d’instructeur, agent de liaison et représentant de l’organisation créée par David Knout et Abraham Polonski, rejoints par Aaron-Lucien Lublin (1). Il tombera ainsi que son ami le rabbin René-Samuel Kapel dans une souricière tendue par un membre du service de renseignement allemand, se prétendant agent de l’Intelligence Service, qui l’amènera du siège de la Gestapo, rue de la Pompe, à la prison de Fresnes, puis au camp de Drancy où il fit partie du dernier convoi, dit des 51 otages, du 17 août 1944, duquel il réchappa en parvenant, avec d’autres camarades à s’évader en sautant par la lucarne du wagon. Il en conservera une séquelle corporelle et en ressortira en boitillant  pour le reste de sa vie.

Promu capitaine des F.F.I. pour son action durant la guerre, Jacquel (1) – son nom dans la Résistance – hésita un temps à se réengager, puis poursuivit son engagement au service de la communauté en tant que Secrétaire Général du Service Central des Déportés Israélites, dont la fonction était de secourir les rares rescapés de la Shoah, de les accueillir à l’ hôtel Lutétia et de les aider dans leurs démarches après leur retour des camps de la mort.

En mai 1946, il est mandaté par l’O.R.T-France pour se rendre en Algérie afin de créer une école professionnelle, et aussi  recruter dans les trois pays du Maghreb pour l’école de marine de la Ligue maritime juive, organisme proche de l’ORT, des jeunes volontaires qui seront formés comme matelots dans la perspective de la création d’une marine juive palestinienne. Il sera le fondateur de l’O.R.T.-Alger et scellera son sort avec celui de l’Algérie. Il épousera Judith, fille de Delphine et Aïzer Cherki, militant communautaire bien connu qui avait présidé notamment l’Association d’Etudes d’Aide et d’Assistance créée durant la période de Vichy et qui était destinée à enseigner des métiers manuels aux enfants juifs chassés des écoles ainsi qu’aux adultes exclus de leur profession.

De son union avec Judith, naîtront deux filles : Eva et Nora, qui tout comme leur mère, seront toujours à ses côtés dans ses nombreux combats. Judith, décédée quelques mois auparavant, c’est désormais à ses deux filles d’assumer le rôle de gardien de la mémoire Jacques Lazarus.

Tour à tour secrétaire général du Comité Juif Algérien d’Etudes Sociales, organe de défense des intérêts moraux du judaïsme algérien, qui intervenait auprès des autorités chaque fois qu’un danger s’annonçait  pour la communauté, représentant de l’Afrique du Nord au Congrès Juif Mondial, il va créer et animer le mensuel Information Juive dont il assurera la direction jusqu’en 1998.

Le rôle de Jacques Lazarus durant la guerre d’Algérie (2) fut de la plus haute importance : il avait exprimé, par le biais du CJAES et de son journal Information Juive, l’opinion de la grande majorité des juifs d’Algérie qui était modérée dans ses positions et qui se proclamait libérale, c’est-à-dire favorable à ce que la communauté musulmane accède à une promotion.

Cette position avait été affirmée dès le 15 novembre 1954 lors de la réunion du CJAES : « être libéral c’est également pendant les années de guerre, rejeter les positions de violence de tous les extrémismes et appuyer une politique libérale, de manière à contribuer à l’apaisement des esprits ».

Tel était Jacques Lazarus, un humaniste, dénonçant les injustices et recherchant sans relâche tout ce qui pouvait rapprocher les hommes de bonne volonté, tout en affirmant avec force et conviction son attachement à la mère patrie et au peuple juif dont il était issu.

L’un de ses derniers combats et sans doute le plus méconnu, fut d’affirmer et de se déployer sans relâche entre l’Algérie et la métropole pour que la collectivité juive, telle qu’il la définissait, fut considérée comme partie intégrante de la communauté française, et  avec laquelle elle allait partager le devenir, après les accords d’Evian.

Jacques Lazarus nous a quitté, c’était un homme exemplaire à bien des égards. Son nom sera toujours accolé à l’honneur de la Résistance et de l’Armée Juive ; il fait partie de ceux  qui n’ont pas hésité, au nom de la dignité humaine et du droit à la vie du judaïsme, à braver  la barbarie nazie qui avait imposé sa loi et répandu la terreur sur une bonne partie de l’Europe.

Son rôle en Algérie a été essentiel, secrétaire général CJAES, il ne ménagera ni son temps ni son énergie, pour la défense des intérêts moraux des juifs d’Algérie qu’il allait représenter ainsi que ceux du Maroc et de Tunisie au Congrès Juif Mondial dès 1949.

Bâtisseur d’école, fondateur d’un organe de presse, qu’il animera pendant cinquante années, tels furent ses autres mérites.

Il siégera au comité directeur du CRIF, au conseil d’administration de l’ORT. Il était officier de la Légion d’honneur, titulaire de la croix de guerre 1939-1945 et de la médaille de la Résistance avec rosette.

Un grand homme au regard de l’histoire, de l’humanité et de l’histoire des juifs à qui nous devons un immense respect et une profonde reconnaissance. Que son exemple puisse nous éclairer et nous servir de guide à nous autres ses contemporains, ainsi qu’aux générations futures.

Jacques-Bernard Sadon* Jacques Bernard Sadon : Historien Chercheur a présenté une conférence à Versailles sur Jacques Lazarus

(1) Juifs au combat : témoignage sur l’activité d’un mouvement de résistance par Jacques Lazarus, chef du groupe parisien de l’organisation juive de combat – Editions du Centre. Paris 1947

(2) Jacques Lazarus : Itinéraire d’un juif de France dans le siècle : De la Métropole à l’Afrique du Nord (1943-1962) de Jacques Bernard Sadon – Conform Edition. 2011

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5 réflexions sur “Jacques Lazarus : un grand homme s’en est allé

  1. Information WIZO

    La 60ème fête du livre se tiendra le Dimanche 9 février 2014 de 12h30 à 18h30 dans les Salons de la Mairie du 3ème arrondissement de Paris.
    Venez nombreux!
    Catherine Mouchnino

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  2. Merci à Jacques -Bernard Sadon pour son article sur Jacques Lazarius.Si vous avez envie d’en savoir plus sur cet homme exemplaire lisez le livre de Monsieur Sadon qui est très intéressant.J’ai eu le plaisir de le lire et d’entendre son auteur passionné lors d’une réunion WIZO.
    bonne lecture
    Catherine Mouchnino

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    • Un grand merci à Catherine Mouchnino .Pour ceux qui voudraient connaitre le parcours de Jacques Lazarus , je précise où l’on peut trouver le livre (car édité à compte d’auteur):Librairie du Progrès, rue des Ecouffes , Librairies du Mémorial et du Mahj .
      Remerciements. Jacques Bernard Sadon.

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  3. Pendant toute la décennie 50 le nom de Jacques Lazarus était pour la communauté juive algéroise à laquelle j’appartenais, la plus haute référence du judaïsme français en Algérie. J’insiste sur le caractère » » français « de ce judaïsme que la plupart d’entre nous, les plus anciens surtout ,connaissaient mal .

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