le Keter Aram Tzova ou Codex d’Alep

Par Philippe EzranAleppo_Codex_(Deut)

Le Keter Aram Tzova, ou Codex d’Alep, est le plus ancien manuscrit vocalisé et ponctué du texte biblique. Ecrit vers l’an 930 à Tibériade, transporté à Jérusalem puis à Fostat à la fin du 10ème siècle, il fut acheminé à Alep en 1375, où il faisait la fierté de la communauté juive locale, qui l’a conservé avec zèle pendant près de six siècles.

Le Keter Aram Tzova a été endommagé lors des émeutes anti-juives de 1947. Les pages restantes ont été secrètement acheminées en Israël en 1958, alors que les pages manquantes font toujours l’objet de spéculations.

Par sa précision et son exactitude hors du commun, le Keter Aram Tzova a toujours été considéré comme la référence principale pour le texte massorétique.

Le Niqqoud[1] de Tibériade

Jusqu’à la fin du VI ème siècle, le seul support écrit du texte biblique était le texte consonantique. Depuis le don de la Torah, les règles de lecture étaient transmises oralement de génération en génération.

Afin de préserver la Mesorah[2], il s’est avéré nécessaire de codifier les règles de lecture. Trois systèmes se sont développés en parallèle : le Niqqoud de Babylone, le Niqqoud de la terre d’Israël et le Niqqoud de Tibériade.

Ce dernier Niqqoud, qui était le plus perfectionné et le plus précis, s’est imposé et a été conservé pratiquement sans changement jusqu’à nos jours.

La rédaction du Keter

Rabbi Aharon Ben Asher, le dernier d’une longue dynastie de maîtres de la Mesorah, qui a vécu à Tibériade au Xème siècle, a entrepris la rédaction du manuscrit connu aujourd’hui sous le nom de Keter Aram Tzova.

La date de la rédaction du Keter n’est pas connue avec exactitude mais elle est estimée entre 910 et 930.

Rabbi Aharon Ben Asher a confié la rédaction du texte consonantique à un scribe expérimenté, Shelomo Ben Buya’a, puis a ajouté lui-même le Niqqoud.

Les caractéristiques les plus importantes du Niqqoud de Tibériade sont :

· La vocalisation : 5 voyelles longues, 5 voyelles brèves et les différentes formes du Sheva ;

· Les Te’amim : signes de cantillation qui, outre leur fonction musicale, ont une fonction tonale (indiquent la syllabe accentuée dans le mot) et une fonction syntaxique (définissent les liaisons et les césures à l’intérieur d’un verset).

· Le Dagesh : point à l’intérieur de la lettre utilisé comme signe diacritique et/ou indiquer un redoublement de la lettre.

· La Ga’ya (appelée aussi Meteg ou Ma’amid) : petit trait vertical indiquant une accentuation secondaire à l’intérieur d’un mot.

Le Keter Aram Tzova comporte également des notes en haut et bas de page (Mesorah Gedola) et en marge (Mesorah Qetanna)

Le Keter en Egypte puis à Alep

Après la mort de Rabbi Aharon Ben Asher, le Keter a été acquis par un Karaïte, Israël Ben Sim’ha, et est resté à Jérusalem sous la garde de la communauté karaïte. Les Juifs rabbiniques comme les Karaïtes pouvaient le consulter exclusivement pour clarifier les questions sur l’exactitude du texte.

Le Keter aurait été transporté de Jérusalem vers l’Egypte en 1071 par les Seldjoukides ou en 1099 par les croisés. Il fut alors racheté par la communauté juive locale et conservé à la synagogue de Fostat. Il y fut consulté par le Rambam, qui s’est basé dessus pour fixer les lois relatives à l’écriture d’un Sefer Torah dans son ouvrage, le Mishne Torah.

A la fin du XIV ème siècle, un descendant du Rambam, David Bar Yehoshoua’, a transporté le Keter à Alep, en Syrie, ou il fut conservé dans la grande synagogue de la ville.

La communauté juive d’Alep a veillé sur le Keter avec un zèle tout particulier : conservé dans une boîte métallique verrouillée par deux serrures, dont les clefs respectives étaient gardées par deux gardiens différents, le Keter n’était sorti qu’en présence du conseil de la communauté. Un nombre extrêmement limité d’érudits extérieurs à la communauté ont eu le privilège de consulter le Keter.

Le 1er décembre 1947, suite au vote de l’ONU sur la création de l’Etat d’Israël, des émeutes anti-juives éclatèrent à Alep. Les émeutiers incendièrent les synagogues et brûlèrent de nombreux Sifre Torah, ainsi que des manuscrits et des livres de grande valeur. On pensait alors que le Keter avait brûlé dans l’incendie de la grande synagogue.

Le sauvetage du Keter

Il s’est avéré que la Shammash de la synagogue, Asher Baghdadi, s’est rendu sur les lieux après l’incendie et a retrouvé la plus grande partie du Keter. Le Keter a ensuite été gardé dans un endroit tenu secret.

En 1957, les rabbins d’Alep, Rabbi Moshe Tawil et Rabbi Shelomo Za’afrani, ont chargé un Juif d’Alep de citoyenneté iranienne, Mordekhai Faham, de transporter clandestinement le Keter en Israël. Au péril de sa vie, Mordekhai Faham franchit les contrôles policiers syriens avec le précieux manuscrit caché dans une machine à laver, et l’achemina ainsi en Israël via la Turquie. Le Keter fut alors conservé à l’Institut Ben Zvi.

Cependant, le Keter n’est pas arrivé entier en Israël. Il manque environ un tiers des pages : la plus grande partie du ‘Houmash, la fin de Shir Hashirim et les livres de Qohelet, Ekha, Ester, Daniel et ‘Ezra. Quelques pages au milieu du Keter sont également manquantes.

L’autorité du Keter

Comparativement aux autres manuscrits, le Keter présente un caractère unique par son exactitude : le Niqqoud et les Te’amim sont toujours parfaitement conformes aux règles grammaticales, la cohérence entre le texte et les notes est toujours respectée, pratiquement sans aucune exception. A titre de comparaison, le Rav Mordekhai Breuer, souligne que dans le Ketav-Yad Leningrad (manuscrit écrit en 1008), le livre des prophètes présente plus de deux cent cinquante erreurs de Male/’Haser[3], alors que dans le Keter Aram Tzova, on n’en compte que deux.

L’autorité de Rabbi Aharon Ben Asher, unanimement reconnu comme une référence en matière de Mesorah, ainsi que la référence faite par le Rambam au Keter dans le Mishne Torah, ont également contribué à conférer au Keter une autorité sans égale.

La réputation du Keter a encouragé les érudits à s’enquérir de la version du Keter là où ils avaient des incertitudes sur la Mesorah. On peut citer en particulier :

· Rabbi Shalom Shakhna Yalin (1790-1874), rabbin lithuanien qui immigra à Jérusalem en 1858, envoya, vers la fin de sa vie, son gendre, Moshe Yehoshoua’ Qim’hi à Alep avec un Tannakh et une liste de questions en marge. Le gendre s’acquitta de sa tâche, mais le Tannakh resta introuvable de longues années. Ce n’est qu’en 1987 qu’il fut retrouvé dans le grenier d’une vieille maison de Jérusalem sur le point d’être démolie et sauvé in extremis de la Geniza.

· Rabbi Ya’aqov Sapir (1822-1885), rabbin vivant a Jérusalem, a envoyé en 1857 une liste de plus de cinq cents questions sur l’orthographe, le Niqqoud et les Te’amim du Keter. Les réponses de Rabbi Menashe Suthon ont été conservées et recopiées.

· Prof. Moshe David Cassuto (1883-1951) a consulté le Keter en 1943 et a noté les 11 différences entre la version du Keter et les Sifre Torah de la communauté d’Alep.

Ces documents constituent une précieuse source d’information et permettent souvent de reconstituer la version du Keter pour les parties manquantes.

Conclusion

Conservé pendant des siècles intact et à l’abri des regards, le Keter Aram Tzova est aujourd’hui incomplet, mais accessible aux chercheurs. Référence première en ce qui concerne la fixation du texte massorétique, il reste curieusement peu connu du grand public. Il n’en reste pas moins que le travail des maîtres de la Mesorah de Tibériade a constitué une contribution essentielle dans la transmission de la tradition juive, sans laquelle la lecture exacte et la compréhension correcte du texte biblique serait impossible aujourd’hui.


[1] Niqqoud : ponctuation permettant de représenter les voyelles.

[2] Mesora : tradition relative à la lecture correcte du texte biblique.

[3] Male/’Haser : deux orthographes différentes d’un même mot. Seule la tradition dit à chaque endroit quelle est l’orthographe correcte

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3 réflexions sur “le Keter Aram Tzova ou Codex d’Alep

  1. J’ai toujours pensé que Philippe Ezran, l’auteur du brillant article sur le Codex d’Alep était la personne désignée pour l’écrire, tant par son érudition impressionnante que par le fait que sa famille est elle-même originaire d’Alep. Mémoire ancestrale ? Troublant.
    Bravo et Merci.
    Jacques OHAYON

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  2. Philippe
    merci pour ce commentaire très instructif;
    encore d’autres articles ….. sur le dikdouk aussi

    Maurice Belais

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