Une expérience libérale

Syna EschPar Laurence Fitoussi-Brust

Esch-sur-Alzette, Grand-Duché de Luxembourg.

Vous n’êtes pas obligés de connaître la deuxième ville du Luxembourg, mais tout de même, c’est ici que je suis née, que je suis allée à l’école, et au lycée. Esch sur Alzette, c’est…comment vous dire ? Une trentaine de milliers d’habitants, soit environ le tiers de Versailles, mais sans château ni grandes avenues.

Et ici, une petite communauté juive de quelques dizaines de personnes essaie de maintenir la tradition, grâce notamment à une petite synagogue dont le rabbin est payé par l’état. Eh oui, une autre synagogue que celle de Luxembourg la grande.

???????????????????????????????Esch sur Alzette (Luxembourg) – Repères
–        Présence juive depuis 1837, Esch a 2000 habitants
–        « Nouvelle synagogue » inaugurée en 1899
–        1941 : la synagogue est détruite, 110 juifs d’Esch sont déportés ;
–        En 2014, Le Grand Duché compte un demi-million d’habitants ; dont un millier de juifs ;
–        63 familles juive à ’Esch ;
–        Beaucoup de juifs non luxembourgeois ne sont pas recensés.

Deux synagogues pour un millier de juifs au Grand-Duché, je ne suis pas sûre que l’on atteigne ce taux en France ?

Oui mais voilà, une synagogue, certes, mais pour quels offices ? Le minian[1] est chaque fois une épreuve pour l’officiant, et nombre de shabbatot sont régulièrement écourtés, faute des dix. Chaque fois que je viens en visite, j’emmène avec moi un cinquième du minian en les personnes de mon mari et mon fils… C’est dire comme je suis appréciée…

Et voilà que vers 2010, le hazan qui faisait office de rabbin part à la retraite, laissant les quelques piliers de la communauté, tous du troisième âge largement avancé, dans le désarroi : que faire ? Trouver un rabbin ? Mais où ? Et qui va accepter de venir s’occuper d’une communauté où il n’y a plus ni mariage, ni bar mitzva depuis bien longtemps ? Fermer la synagogue et remettre les clés aux autorités civiles semble la solution la plus raisonnable.

n°47 Mars 2014

n°47
Mars 2014

Mais c’était sans compter sans Robi Wolf, le sémillant président de la communauté, qui ne se résout pas à mettre la clé sous la porte, lui dont le père avait assuré la même fonction il y a déjà bien longtemps. Voilà donc notre Robi, investi d’une mission quasi divine, de prendre son bâton de pèlerin pour courir les communautés francophones alentour en quête d’un rabbin. Bruxelles, Paris, pour ne citer que les plus connues, voient donc débarquer le président d’une communauté absolument inconnue: « je suis à la recherche d’un rabbin... ». On peut imaginer la scène.

Je ne me souviens pas combien de temps ont duré ses recherches, mais ce que je sais, c’est que dans les cercles consistoriaux, elles n’ont pas abouti.

Mais cette quête à servi à faire avancer la réflexion, et entre l’extension des recherches à d’autres courants, et la fermeture pure et simple, le choix a vite été fait.

C’est finalement en Angleterre que la perle rare à été dénichée, en la personne d’un jeune rabbin libéral, Nathan Alfred, par ailleurs fervent supporter du Chelsea football club.

…au moment des montées à la torah, le rabbin m’a appelée, et pour la première fois de ma vie, j’ai mis un talith, ai récité la prière…

Ce choix d’un non francophone a au début fait l’objet de discussions, mais il s’est avéré en fait plutôt judicieux. Hasard, ou arrière-pensée de Robi Wolf, le fait est que Nathan capitalise très favorablement sur la situation très internationale du Luxembourg, où de nombreux fonctionnaires européens et hommes d’affaires manient mieux l’anglais que le français. De plus, le côté moins contraignant quant à la judéité des ouailles fait que la fréquentation de la synagogue connaît un véritable boum. On y vient même de Luxembourg ville, certes seulement distante d’une vingtaine de kilomètres, mais où il y a à déjà une communauté bien établie. Les anciens de la communauté sont maintenant minoritaires, mais la moyenne d’âge a très sensiblement baissé, les nationalités sont multiples, et tout ce beau monde parle de judaïsme, écoute rabbi Nathan, et a manifestement soif d’apprendre.

Cerise sur le gâteau, même si ce n’était pas le but recherché, les femmes sont les égales des hommes. Il n’y a donc plus de problèmes de minian[1]. Il est également émouvant de voir une jeune bat mitzva[2], sous la conduite du rabbin, diriger l’office la semaine suivante.

À Kippour dernier, le hazan[3] invité était … une hazanit[4] russe, dotée d’une voix magnifique. Au moment des montées à la torah, le rabbin m’a appelée, moi la régionale de l’étape, et pour la première fois de ma vie, j’ai mis un talith, ai récité la prière que je n’entendais que dans la bouche des hommes. Émotion vraie, intense !

Les relations entre les deux communautés du pays sont plutôt bonnes. Je crois que la démarche d’Esch sur Alzette a été comprise : entre la clé sous la porte et le changement en Laurence Fitoussi-Brustune communauté libérale, le choix s’est imposé, et personne ne semble le regretter.

Alors, si vous passez par le Luxembourg, faites un crochet par Esch un shabbat, vous risquez d’être surpris.


[1] Quorum de dix hommes
[2] Jeune fille (12 ans) ayant atteint la majorité religieuse
[3] Chantre
[4] Femme chantre

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4 réflexions sur “Une expérience libérale

  1. Bonjour Laurence, bravo pour l’histoire de votre communauté libérale qui est très émouvante et qui montre bien l’évolution des situations.Jai fréquenté les synagogues consistoriales avant d’évoluer vers les libéraux (ULIF) et je comprends bien qu’au départ le fait de participer aux offices tout comme les hommes est assez troublant et puis finalement on s’y habitue très vite! Je vous écris aussi car j’ai l’intention de m’installer (avec ma famille) au Luxembourg, soit à Luxembourg ville, soit du côté D’esch, et je souhaiterai prendre contact avec vous, par mail ou par tel. si vous en êtes d’accord! Bien à vous.

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  2. Bonjour Laurence,

    J’ai lu avec intérêt ton article sur la survie »miraculeuse » de ta petite communauté au Luxembourg. Si je passe par là j’irais voir sur place, c’est promis. Amnon Suissa. Canada.

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  3. oui mais nous avons un super Rabbi, même si il est libérale ses office sonnent comme un office traditionnel avec les aménagement ici décrits pour obtenir le minian, Nous revivons

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  4. un grand bravo pour cet article sur la petite communauté d’Esch au Luxembourg. Peut -être que dans nos communautés en France pourrions nous nous en inspirer pour donner à la femme une place plus importante dans les prières dans les syna.

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