Pourquoi jeûner ?

Cette conférence a été donnée à Buc (Yvelines), le 19 Mars 2014, dans le cadre de la manifestation annuelle interreligieuse « Les fils d’Abraham en dialogue » (NDLR)

ciel-nuage[1]Par Philippe Goldmann

Très heureux d’être parmi vous ce soir et de me retrouver une fois encore près de mon ami Kherroubi.

Ce type de réunion est très important, il permet de mieux se connaître et de s’apprécier malgré nos différences et comment vivre ensemble si ce n’est en se connaissant mutuellement le mieux possible ?

Cette connaissance mutuelle est d’autant plus nécessaire que nous vivons un temps très particulier et vous m’excuserez des quelques mots que je vais dire en préambule et qui n’ont pas un rapport direct avec l’objet de notre réunion. Au nom du droit des animaux et du droit de l’enfant Juifs et Musulmans auraient des difficultés à exercer leur culte immémorial dans l’Europe du 21ème siècle. Pensez que c’est en Allemagne, moins de soixante-dix ans après la Shoah, qu’un tribunal a voulu interdire la circoncision de nos enfants; dans plusieurs pays d’Europe l’abattage rituel est proscrit. Pour vivre en Europe nous faudra-t-il importer de la viande d’Argentine et emmener nos enfants hors d’Europe pour pratiquer la circoncision, rite qui existe depuis Abraham ?

Six jours de jeûne dans l’année

J’en viens maintenant à notre thème. Pourquoi jeûner ? Ce thème est particulièrement bien choisi et opportun. En effet jeudi de la semaine dernière, le 11 adar[1] du calendrier hébraïque, les Juifs fidèles jeûnaient, jeûne d’Esther, jeûne que cette jeune fille a demandé aux Juifs de Suse de pratiquer avant qu’elle ne se présente devant le roi Assuérus. La question du pourquoi du jeûne était vraiment bien venue.

Nous avons six jours de jeûne dans l’année : celui d’Esther que je viens de citer, trois autres jours en relation avec la prise de Jérusalem et la destruction du temple, un autre jour, le jeûne de Guedalia et celui que vous connaissez tous au moins de réputation le jeûne de Kippour. En dehors du Kippour les jeûnes ont été institués par les prophètes (Zacharie 8/19) : il annonce la rédemption et écrit : «Ainsi parle l’Éternel Cebaot[2] : le jeûne du 4ème mois et le jeûne du 5ème, le jeûne du 7ème et le jeûne du 10ème mois seront changés pour la maison de Juda en joie et en allégresse. Mais chérissez la vérité et la paix

On peut s’interroger sur le sens de ces privations. Tout d’abord pourquoi jeûner, la vie n’est-elle pas assez difficile, est-il bien nécessaire de rajouter des privations et qui de surcroît ne servent à rien ? Prenons des exemples. Le 3 du mois de Tichri[3], juste après la fête de Roch-Hachana[4] qui marque le début de l’année religieuse, nous observons le jeûne de Guedalia. Il s’agit de se rappeler de l’assassinat de Guedalia par son rival Ismaël, le gouverneur de la Judée nommé par Nabuchodonosor. Depuis 2400 ou 2500 ans le peuple juif se lamente sur un assassinat politique, mais cela n’a pas empêché l’assassinat pour des motifs soi-disant religieux du premier ministre d’Israël, Yitzhak Rabin.

Histoire d’Esther

tableau de Charles Filoni

tableau de Charles Filoni

Vous connaissez l’histoire d’Esther qu’a illustrée Racine : sous l’inspiration d’Amman[5], le roi prit un décret, je cite le texte : « Des courriers transmirent à toutes les provinces du royaume des lettres mandant de détruire, tuer et exterminer tous les Juifs, depuis les adolescents jusqu’aux vieillards, enfants et femmes compris, le même jour, le 13 adar et de mettre à sac leurs biens.» Grâce au courage de cette jeune fille, Esther, le décret fut annulé. Aussi depuis cette époque les Juifs jeûnent puis célèbrent trois jours plus tard la fête de Pourim. Le jeûne, qu’avait demandé Esther, lui a donné le courage d’affronter le roi, sentant sa responsabilité devant le sort qui menaçait son peuple. Mais les maîtres de notre tradition ont préféré s’écarter du sens littéral des versets du livre d’Esther (cf meguila 16/b) et ont enseigné que ce n’est pas le courage d’Esther qui a sauvé le peuple juif mais plutôt le jeûne et la prière. Voici un premier sens au fait de jeûner : le jeûne sauverait des périls. Mais le jeûne et la prière sont-ils vraiment utiles et efficaces ? Tous les ans les juifs célèbrent Pourim, mais où était Esther lors de la conférence de Wannsee où ont été décidées les modalités de l’extermination des Juifs par le régime nazi ?

Le 9 Ab[6]

Comme je vous l’ai dit, trois jeûnes sont liés à la prise de Jérusalem et à la destruction des deux temples : le premier par Nabuchodonosor et le second par Titus. Mais ces jeûnes historiques gardent leur sens encore actuellement. Le jeûne du 9 ab rappelle plusieurs catastrophes de l’histoire juive : c’est un 9 ab que fut prononcée l’interdiction d’entrer en terre sainte pour la génération du désert, la destruction des deux temples eut lieu un 9 ab, la ville de Béthar fut mise à sac un 9 ab par les troupes de l’empereur Hadrien, les défenseurs tombèrent sous les coups de l’ennemi et leur ensevelissement fut interdit par les romains, enfin ce même jour le gouverneur Turnus Rufus fit passer la charrue sur les ruines du temple, signe de la destruction complète comme l’annonça le prophète Jérémie (26/18) : « Sion sera labourée comme un champ ». Mais dans l’histoire moderne cette date n’est pas sans importance : c’est ainsi que le 9 ab 1492 était le terme du délai donné par Isabelle la catholique et Ferdinand d’Aragon pour l’expulsion des juifs d’Espagne. Ce fut également un 9 ab en Août 1942 que se produisit la première grande action nazie contre le ghetto de Varsovie.

Signification du jeûne

Le jeûne le plus important de l’année juive est celui du Kippour qui n’est pas sans lien avec le Ramadan. En effet il est intéressant de noter la coïncidence des dates : Kippour a lieu le 10 du mois de Tichri et le mois du Ramadan est le 10ème mois de l’année musulmane, et ce n’est sans doute pas un hasard. Kippour pardonne les fautes commises envers Dieu. Mais les fautes envers le prochain, Kippour ne les pardonne pas. C’est la raison pour laquelle avant le début du jeûne, nous avons la coutume de demander pardon à tous ceux auxquels nous aurions manqué, et de réparer les torts que nous leur aurions causés.

Le jeûne n’est pas le moyen essentiel de se faire pardonner nos fautes. Ainsi les prophètes ont critiqué sévèrement les pratiques comme le jeûne qui ne s’accompagnent pas d’un changement de comportement vis à vis de l’autre homme. On lit dans Malachie (1/10 et 1/13) : «Je n’ai aucun plaisir à vous voir, dit l’Éternel Cebaot, l’offrande à la main. Je ne la veux point…Vous amenez des bêtes volées ou boiteuses ou malades et c’est cela l’offrande que vous amenez.». Le jour de Kippour nous lisons le chapitre 58 d’Isaïe. Les riches, les puissants d’alors, observaient le jeûne, mais au lieu de rendre la liberté à leurs frères en dépit de la loi du Jubilé, ils les retenaient à leur service. Jeûne sans charité, sans fraternité, sans justice, sans esprit de solidarité. Le prophète s’exclame : «voici le jeûne que je préfère : dénouer les liens de la méchanceté, briser les cordes du joug, accueillir chez soi des pauvres errants, quand vous voyez un homme nu le vêtir, et ne pas se dérober au prochain qui est comme sa propre chair.» Critiquant ceux qui font vœu d’abstinence, le talmud (Taanit 47) précise : «Le sage Samuel a dit : celui qui fait un jeûne volontaire est appelé un pêcheur.» Il n’est en effet pas convenable de s’imposer à soi-même des privations au delà de ce qui est demandé par la loi. Dans le même esprit le talmud de Jérusalem affirme qu’au jugement dernier il sera demandé des comptes pour tous les plaisirs (licites évidemment) qui se sont présentés et que l’on aura refusés. Le Dieu de la Bible veut le bonheur de l’homme, qu’il jouisse du monde qu’il a créé. Dieu ne prend aucun plaisir à une vie d’abstinence et de privation.

La Torah ne demande pas explicitement de jeûner à Kippour

A propos du jeûne de Kippour il est remarquable que la Torah ne demande pas explicitement de jeûner ce jour. Il est écrit dans le texte original (nombres 29/7) qu’il est demandé qu’en ce jour les enfants d’Israël mortifient leur personne (« leanot nafchotéhem ») que Chouraqui traduit littéralement : « violentez vos êtres. » Et il est extraordinaire que la Bible de Jérusalem, pourtant l’œuvre d’un collège de savants dominicains, ait traduit cette demande par : « vous jeûnerez ce jour » .Grâce à mon ami Michel Richer j’ai pu consulter toutes les traductions et n’ai trouvé nulle part la traduction : « vous jeûnerez ». D’ailleurs nous sommes soumis à Kippour à cinq abstinences, et le jeûne n’est qu’une d’entre elles.

A côté des jeûnes édictés par la Torah et les prophètes, les Sages peuvent imposer des jeûnes à la collectivité, par exemple en cas d’une sécheresse persistante. Nous disons ces jours la prière suivante : «Maître des mondes il est manifesté et connu devant toi qu’à l’époque où le temple existait, celui qui avait fauté apportait la graisse et le sang d’une bête sacrifiée ; aujourd’hui qu’il n’existe plus, je ne peux que jeûner et donc amoindrir ma propre graisse et mon sang.» Jeûner, c’est donc diminuer sa personne, ne plus se voir comme le centre du monde, ne plus juger à partir de son seul ego mais voir par le regard de l’autre homme. Il est indécent et incongru de s’infliger une journée de privation au nom de Dieu sans autre action alors que des centaines de millions d’hommes, de femmes, d’enfants souffrent de famine et des tourments de la faim. Le jeûne n’a aucune autre finalité que de nous enseigner notre responsabilité et plus particulièrement envers ceux qui ont faim. Il peut alors trouver un sens car en jeûnant le fidèle éprouve un peu de la souffrance de ceux qui ont faim et s’engage résolument dans la lutte contre la faim dans le monde. Le jeûne invite à une prise de conscience.

La clémence divine n’est pas limitée aux seuls juifs

La bible et le talmud, trésor de notre tradition, ne limitent pas la clémence divine au seul peuple juif. Notre Dieu est le père de tous les hommes quelles que soient leur race, leur religion, la couleur de leur peau. Je citerai comme exemple quelques phrases du rabbin E. Weil sur l’odyssée du prophète Jonas, vous savez, celui qui a été avalé par une baleine. Comme vous vous en rappelez, toutes ses tribulations viennent du fait qu’il se refusait d’aller sauver Ninive, une ville païenne. Dieu sut le contraindre à l’obéissance et à proclamer dans la ville : « encore quarante jours et Ninive n’existera plus ». Mais la ville fit pénitence et prit l’engagement de rendre tous les biens injustement acquis. Et Dieu considéra, non pas leur jeûne et leur prière, mais la rectitude de leur conduite et il leur pardonna. Aux objections du prophète, Dieu opposa cette réplique sublime : «Tu voudrais que je n’eusse pas pitié de Ninive qui contient plus de 1 200 000 habitants, qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche outre de nombreux détails !»

Je terminerai par une note moins austère. Nous fêtons Pourim, ce jour où la détresse a été changée en joie. Et permettez-moi de raconter une anecdote familiale. En juin 1945 mon frère et ma sœur allaient chaque jour à l’hôtel Lutétia pour attendre notre père qui avait été libéré de Buchenwald et qui était en observation dans un hôpital à Lyon. Dimanche dernier c’est dans ce même hôtel Lutétia que l’une de ses arrière petites filles a chanté et dansé pour célébrer Pourim. PG♦

[1] Mois correspondant environ à Mars
[2] Litt. Dieu des armées
[3] Premier mois de l’année juive qui commence généralement en Septembre
[4] Nouvel an
[5] Ministre d’Assuérus qui destinait les Juifs à la mort
[6] En hébreu tisha beav, généralement au mois d’Août

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