Munich 1972 : Un survivant se souvient

Munich AffairsPar David Benhamou

Lors de sa sortie en 2005, le film « Munich », réalisé par Steven Spielberg, s’est vu nominé cinq fois aux Oscars et a été globalement encensé par la critique. L’œuvre débute par une représentation saisissante et intense des attentats de Munich, perpétrés au cours des Jeux Olympiques de 1972, qui se sont soldés par la mort atroce de 11 athlètes de la délégation israélienne. Par leur folie meurtrière, les terroristes du groupe Septembre Noir, affilié à l’Organisation de Libération de Palestine (OLP), ont entaché du sang d’Israël un évènement censé promouvoir la paix entre les nations.

Bien que s’appuyant sur des faits historiques, le film est en grande partie né de l’imagination de ses auteurs. Personne ne peut vraisemblablement reproduire ce qu’il s’est passé ce jour-là, sous quelque format que ce soit, si ce n’est les 5 survivants de la délégation israélienne qui étaient sur les lieux le 5 septembre 1972, et qui ont vécu ce cauchemar en première ligne.

Dan Alon, Conférence à George Washington University le 1er Avril 2014

Dan Alon, Conférence à George Washington University le 1er Avril 2014

Daniel Alon est un de ces survivants. J’ai eu l’opportunité d’assister à son intervention le 1er avril dernier à la Eliott School of International Affairs de l’université George Washington, au cœur de la capitale des Etats-Unis, où il a relaté son vécu des évènements.

Parti aux JO pour défendre les couleurs d’Israël en escrime, tout enthousiaste de participer à un évènement au rayonnement international incarnant les valeurs fédératrices du sport, Dan en ressortit brisé, les stigmates du traumatisme laissant à jamais leurs marques indélébiles dans son esprit. Seule la sortie de « Munich » en 2005, et les imprécisions qui l’accompagnent, le pousseront à sortir d’un silence de plus trente ans. Il parcourt le monde depuis cette date, partageant son histoire dans un anglais à l’accent israélien fortement prononcé, simple, mais puissant, et avec une humilité surprenante au regard du poids des faits qu’il rapporte.

n°48 Juin 2014

n°48
Juin 2014

Sa carrière d’escrimeur débuta dès sa naissance. « Je suis né l’épée à la main », dit-il sur le ton de la blague. Meir, son père, lui transmit sa passion pour l’escrime dès son plus jeune âge, ainsi que ses rêves de gloire aux JO, rêves qu’il n’a malheureusement jamais pu accomplir du fait de la reconnaissance tardive d’Israël par le Comité International Olympique. Coaché par son père, Dan gagna de nombreuses compétitions en tant que junior. Il gravit rapidement les échelons du classement national israélien jusqu’à atteindre le titre de champion et à rejoindre la délégation israélienne envoyée aux JO de Munich en 1972.

Dan arriva à Munich deux semaines avant le début des Jeux, invité par la fédération allemande d’escrime pour s’entraîner sur les lieux avec l’équipe allemande. A son arrivée dans les quartiers alloués à la délégation israélienne, un ensemble de cinq appartements dans un immeuble de quatre étages au sein du Village Olympique, il choisit, sans trop vraiment se l’expliquer, l’appartement n°2. « Je ne sais pas trop pourquoi… Sans réflexion aucune, comme si une force mystérieuse me guidait, je pris mes bagages et m’établis dans le second appartement », raconte-t-il. Un choix qui, il le découvrirait bien assez tôt, lui sauva la vie.

Building 31 (Appartements israeliens) - Village Olympique, Munich

Building 31 (Appartements israéliens) – Village Olympique, Munich

Au soir du 4 septembre 1972, les athlètes israéliens assistèrent à une représentation d’Un violon sur le toit, la comédie musicale rendue célèbre à Broadway dans les années soixante, suite à quoi ils retournèrent à leurs quartiers et se glissèrent dans le sommeil du Village Olympique. Vers quatre heures et demie du matin, les terroristes de Septembre Noir firent irruption dans l’appartement n°1. Ils regroupèrent les occupants des lieux, et exigèrent qu’on les mène au reste des athlètes. Moshe Weinberg et Yossef ‘Yossi’ Romano furent les deux premières victimes, périssant en essayant de résister aux terroristes – à noter que le sacrifice de Yossi Romano ne fut pas vain, car il réussit à détourner l’attention des terroristes suffisamment longtemps pour que Gad Tsabari, un des lutteurs de la délégation, arrive à s’échapper. Les terroristes pénétrèrent dans tous les autres appartements du complexe, mais inexplicablement, ils passèrent à côté de l’appartement n°2, celui où Dan Alon dormait au moment des faits.

Photo kidnappeur sur le balcon du building 31 (prise pendant la prise d'otages)

kidnappeur sur le balcon du building 31 (prise pendant la prise d’otages)

Son camarade de chambre et lui furent réveillés par le crépitement de fusils mitrailleurs. Passant discrètement la tête par la fenêtre, Dan aperçu brièvement un homme masqué tenant à la main une grenade, et l’entendit dire qu’il faisait partie d’un groupe terroriste palestinien. « Nous sûmes immédiatement que nous étions en danger. Le temps s’écoulait avec une lenteur pesante » dit-il.

Les quatre autres occupants de l’appartement et Dan échafaudèrent un plan pour s’échapper. Dehors, il faisait froid, et les seuls vêtements qu’ils avaient à portée de main étaient leurs survêtements officiels, relativement légers. Il leur fallut en tout vingt minutes pour descendre une volée de quinze marches, tant ils craignaient que le grincement des escaliers révèle leur position. Une fois au rez-de-chaussée, ils coururent tour à tour vers le cordon de police qui entourait les lieux, tentant de ne pas alerter les terroristes. Le tour de Dan arriva, et alors qu’il se faufilait dehors, il tomba nez-à-nez avec un des terroristes, qui était armé d’un pistolet. « Nous nous sommes regardés dans le blanc des yeux pendant trois longues secondes. Je manquai de m’évanouir, et eus la certitude qu’il allait tirer. Mais il ne tira pas. Je détalai à toutes jambes » dit-il, la voix grave.

L’uniforme bleu et blanc ne pouvait tromper personne – « c’était comme si nous portions le drapeau israélien en habit », commente Dan. A ce jour encore, l’ancien escrimeur n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi le terroriste ne l’a pas abattu sur place. Il envisage plusieurs théories, mais la plus plausible selon lui est que les terroristes avaient déjà capturé neuf otages, un nombre suffisant pour eux, et qu’un tir d’arme à feu en dehors du bâtiment aurait pu entraîner la mise en branle de l’opération allemande et mettre fin à la prise d’otage.

Selon leurs exigences, un avion attendait les terroristes et les otages à l’aéroport de Munich. De là, ils décolleraient vers Le Caire, d’où ils continueraient à faire pression sur le gouvernement de Golda Meir afin que ce dernier cède à leur demande de libération de deux cent trente quatre prisonniers palestiniens. Le transfert du Village Olympique à l’aéroport se ferait par hélicoptère.

Dan, devenu le spectateur impuissant du tragique enchaînement des évènements, se remémore exactement le moment où les hélicoptères décollèrent, emportant ses amis dans l’obscurité, et sut désespérément au fond de lui qu’il ne les reverrait jamais.

Sous la pression du Comité International Olympique, les autorités allemandes s’engagèrent à ne pas laisser les terroristes s’en tirer vivants. Se basant sur les renseignements de Magdi Gohary, un conseiller égyptien de la Ligue Arabe qui avait été autorisé à entrer dans l’appartement n°1 afin de négocier avec les terroristes, et qui avait recensé cinq hommes armés, les forces anti-terroristes projetaient de lancer l’assaut lors du transfert des otages entre l’hélicoptère et l’avion. Les renseignements de Gohary s’avérèrent être faux, car les terroristes étaient en fait huit et non cinq, et tous étaient armés. Mais il était trop tard pour changer de plan si près de l’échéance ; les cinq tireurs d’élites allemands engagés dans l’assaut réussirent à abattre les cinq cibles qu’on leur avait communiquées, mais pas les trois autres que Gohary n’avait pas vues. L’un des terroristes survivants déchargea son arme sur les quatre otages dans un hélicoptère, puis le fit exploser en lançant une grenade dans le cockpit. Peu après, un autre terroriste tua les cinq autres otages dans le second hélicoptère, également à bout portant.

Dan relate l’intégralité du déroulé des évènements, ainsi que son ressenti personnel, dans un livre intitulé Munich Memoir (en anglais), publié en 2012. A la dernière page, il fait part d’une anecdote, souvenir d’un court passage à Berlin en mai 2007 pour raconter son histoire à la communauté juive locale : sur le chemin de retour vers l’aéroport, il demanda à son chauffeur, un jeune Habadnik qui le conduisait dans un de ces fameux vans Habad avec des hauts parleurs sur le toit, de faire un détour par la porte de Brandebourg, que Dan associe à l’Allemagne nazie et aux horreurs de la Shoah. Alors que Berlin se réveillait à peine, Dan et le jeune Habadnik se mirent à danser au son de « Am Israël Haï », porté tout autour des portes par les hauts-parleurs poussés au maximum, en plein milieu de la place de Paris. « Et me voilà jubilant, dansant, chantant avec passion, faisant un pied de nez aux ennemis de notre peuple, exalté à l’idée que six millions d’âmes et onze anges chantent et dansent de concert avec nous depuis les cieux. »

David BenhamouUne expérience traumatisante, qui demandera plus de trois décennies à commencer à cicatriser, mais dont Dan Alon tire une leçon majeure applicable à l’histoire de notre peuple : quoi qu’il advienne, Israël vivra, Israël vaincra.

DB avec l’aide de Sophie A♦

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