Le cauchemar ukrainien

Ukraine DrapeauPar Ada Shlaen*

Depuis plusieurs mois toute l’Ukraine est agitée par des soubresauts. Pour comprendre ces événements faisons un retour en arrière.

Depuis 2012, l’Ukraine était en pourparlers avec l’Union Européenne et un accord de libre-échange et de coopération devait être signé à l’automne 2013. Or, le 21 novembre 2013, sous la pression personnelle de Poutine, le président Ianoukovitch, contre une promesse d’un crédit de quinze milliards de dollars, renonça à la signature. Pourtant ces avances russes qui avaient l’air de convenir au protégé de Moscou provoquèrent le mécontentement des citoyens ukrainiens qui organisèrent une protestation massive sur la Place d’Indépendance, appelée plus communément « le Maïdan ». Dans le centre de Kiev, plus d’un millions de personnes, venues de toute l’Ukraine, manifestèrent. Le bras de fer allait durer plusieurs mois.

n°48 Juin 2014

n°48
Juin 2014

Il faut signaler que les partis de droite « Svoboda » et « Le secteur droit » étaient très actifs sur la Place de l’Indépendance à côté des autres mouvements. Mais il convient de remarquer aussi que les slogans antisémites y étaient absents et que la communauté juive d’Ukraine ne fut aucunement inquiétée. Ces longues semaines marquèrent le début de la fin du pouvoir du clan corrompu d’Ianoukovitch, de sa famille et de son entourage

Dans la nuit du 18 février 2014 le calme relatif vola en éclats et pour finir à Kiev il y aura près de cent morts pendant les affrontements entre les manifestants et les policiers. Au matin le« Maïdan » demanda plus que jamais la démission du président et l’arrestation des responsables du carnage.

Face à ce blocage les Ministres des Affaires Etrangères de Pologne, d’Allemagne et de France tentèrent de jouer les intermédiaires et le 21 février 2014 le président Ianoukovitch signa un accord avec l’opposition, en acceptant de châtier les responsables du massacre. Or, le président ne tint pas sa parole et dans ces conditions les membres du groupe « Le secteur droit » attaquèrent le palais présidentiel et l’occupèrent.

Le président Ianoukovitch préféra fuir la capitale pour la Russie, à Rostov-sur- Don.

Pendant ces heures cruciales la Rada (Parlement) commença à organiser la transition, car dans la capitale on considéra que Ianoukovitch avait perdu toute sa légitimité. Pour commencer on revint à la Constitution de 2004, amendée par Ianoukovitch en 2010 pour avoir pratiquement le pouvoir absolu.

UkraineEnsuite on désigna les responsables intérimaires : Arseni Yatseniouk devenant le premier ministre et le président du Parlement, Aleksander Tourtchinov devait exercer les fonctions du président. Évidemment, la situation en Ukraine devint très instable, surtout dans les régions russophones à l’est et au sud du pays. Dans ces conditions Vladimir Poutine décida de profiter de l’aubaine et organisa à la mi-mars l’annexion de la Crimée, peuplée en majorité de russophones mais qui, d’après des accords bilatéraux et internationaux, fait partie de l’Ukraine, et ce, avec l’aide de nombreux habitants locaux qui voulaient rejoindre « la mère-patrie ». Le 16 mars 2014 eut lieu un referendum, probablement truqué, qui officialisa cette annexion.

Parmi les raisons invoquées par les officiels russes, Poutine en tête, il faut noter non seulement la défense des russophones, mais aussi la protection de la population juive qui serait menacé par les partis nationalistes ukrainiens.

Sans nier l’existence de l’antisémitisme en Ukraine, les faits sont têtus et nous pouvons indiquer que durant l’année 2013, on répertoria dans le pays treize actes antisémites, ce qui fait beaucoup moins qu’en France ou en Allemagne pour la même période. Ainsi cet appel de Poutine qui se présenta comme un défenseur des Juifs, ressemble plutôt à une provocation.

D’ailleurs les Juifs ukrainiens ne furent pas dupes et le 7 mars 2014 des personnalités juives d’Ukraine, issus des milieux universitaires, scientifiques, artistiques ou des affaires envoyèrent au président russe un message dans lequel ils s’attachèrent d’abord à démonter l’idée avancée par Moscou, selon laquelle le mouvement ayant entraîné la chute du président Viktor Ianoukovitch serait téléguidé par des « fascistes », dont l’un des noirs desseins serait « l’organisation de pogroms » serait totalement fausse.

Dans cette lettre on peut lire les mots suivants : « Historiquement, les Juifs d’Ukraine sont majoritairement russophones. Aussi, notre opinion sur ce qui se passe actuellement pèse autant que celle de vos conseillers. Les certitudes que vous avez exprimées en conférence de presse sur la montée de l’antisémitisme en Ukraine ne reposent sur aucun fait. Peut-être avez-vous confondu l’Ukraine avec la Russie, où plusieurs organisations juives ont constaté une hausse de l’antisémitisme».

En même temps, conscients que des groupes nationalistes et xénophobes prirent part au soulèvement de la place Maïdan, les signataires soulignent que les nouvelles autorités de Kiev, tout comme la société civile, s’efforcent de rester vigilants avec les mouvements extrémistes, « contrairement à la Russie où les néo-nazis sont soutenus par vos services de sécurité« . Les auteurs de cette lettre précisent : « Nous faisons preuve de compréhension mutuelle avec le nouveau gouvernement et œuvrons dans le sens du partenariat ». Quelques minorités sont représentées dans l’équipe dirigeante : le ministre des Affaires intérieures est arménien, le vice-Premier ministre est juif et deux ministres sont russes.

Les signataires de la lettre accusent même l’homme fort du Kremlin d’être à l’origine de l’instabilité qui gagne l’Ukraine aujourd’hui. « C’est votre politique qui favorise le séparatisme et la pression que vous exercez sur l’Ukraine qui menace sa communauté juive et son peuple tout entier, dont celui du Sud-Est et de Crimée« , peut-on lire dans le texte.

Dans la conclusion les représentants de la communauté juive lancent un appel direct au président russe : « Vladimir Vladimirovitch, nous vous sommes reconnaissants de l’importance que vous accordez aux droits des minorités en Ukraine. Mais nous ne souhaitons pas être « défendus » en fragmentant l’Ukraine et en annexant son territoire. Nous vous demandons fermement de ne pas intervenir dans les affaires internes ukrainiennes, de renvoyer les forces armées russes à leurs emplacements habituels en temps de paix, et d’arrêter d’encourager le séparatisme pro-russe.

Vladimir Vladimirovich, nous sommes suffisamment capables de protéger nos droits dans un dialogue constructif et dans une coopération avec le gouvernement et la société civile d’une Ukraine souveraine, démocratique et unie. Nous vous pressons instamment de ne pas perturber la situation de notre pays et de cesser vos tentatives de délégitimer le nouveau gouvernement ukrainien ».

Évidemment, il est impossible de nier le rôle de nationalistes dans les évènements actuels ainsi que le passé d’antisémite du leader du parti « Svoboda » Oleh Tyahnybok. Mais il est vrai aussi que des Juifs, voire des Israéliens, d’origine ukrainienne, ont participé à côté de militants du parti « Svoboda » à des actions à Kiev. De son côté Jossef Zissels, dirigeant de la communauté juive d’Ukraine et vice-président du Congrès Juif mondial considère que le danger le plus grand vient des provocations russes et non pas de la part des mouvements nationalistes, tel « Svoboda ».

Aujourd’hui les barricades ont été démontées sur la Place de l’Indépendance à Kiev, la ville poursuit sa vie normale d’une grande métropole. Pourtant les régions de l’Est de l’Ukraine sont plus que jamais sous la pression russe. Près de quarante mille soldats et des importants moyens techniques sont massés de l’autre côté de la frontière. Dans plusieurs villes de la région de Donetsk pénètrent les hommes armés sans insignes, occupent des bâtiments officiels, accrochent des drapeaux russes. Le mécanisme, derrière lequel se trouve un seul homme, le président de la Fédération de Russie, Vladimir Vladimirovitch Poutine, déjà éprouvé lors de l’annexion de la Crimée, serait-t-il Ada Shlaende nouveau en route ? AS♦

* Ada Shlaen est professeur agrégée de russe, et a enseigné aux lycées La Bruyère et Sainte-Geneviève de Versailles.

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