« Jeux d’argent et judaïsme » : une esquisse culturelle

machine-a-sous-bandit-manchotPar Amnon J Suissa, Ph.D, École de Travail Social, Université de Québec, Montréal

Bien que la Torah ne mentionne pas explicitement les jeux de hasard et d’argent dans ses écrits, la Mishna (textes brefs de révision sur des aspects spécifiques de l’éthique juive) souligne clairement que si une personne s’adonne aux jeux d’argent[1] sur une base abusive, voire professionnelle, elle ne peut être considérée crédible devant les cours de justice.Selon Maimonide, un des plus illustres scientifiques de l’histoire juive, s’adonner aux activités de l’époque : dés, os ou fagots de bois, est considéré comme une fraude car quelqu’un dans cette transaction vole l’argent de l’autre sans échange réel. Cette logique s’applique également aux paris sur les courses d’animaux où il n’y a pas de valeur réelle d’échange, elle est plutôt fictive. Pour paraphraser la pensée de Maimonide : « si tu gagnes tu es un fraudeur, si tu perds tu as en fait perdu ton temps ».

Dans la tradition juive, le hasard est fêté jusqu’à nos jours et transmis aux nouvelles générations par le biais d’activités et de symboles bien intégrés à la culture. On s’adonne et on encourage volontairement les jeux de hasard et d’argent durant la fête de Pourim, fête qui commémore le miracle de la reine Esther qui a su éviter l’extermination du peuple juif par Assuérus, roi de Perse. Pour les plus jeunes, on fera tourner des toupies pour symboliser et commémorer la place du hasard, alors que pour les adultes il y aura des jeux de cartes et même des casinos seront organisés par les diverses communautés. Boire jusqu’à ne plus reconnaître son voisin durant cette même fête de Pourim ou bien durant la fête de la réception de la Torah (Simhat Torah), illustrent nettement ces raisons culturelles comme étant des facteurs significatifs dans le développement de « bonnes » ou de « mauvaises » relations aux activités de hasard et, jusqu’à un certain point aux psychotropes.

toupieCélébrant le miracle, la survie de la culture juive et la foi, la fête des lumières qui tombe généralement approximativement au même moment que Noël, s’appelle Hanoukah. Elle dure huit jours et on allume tous les soirs une bougie de la Ménora (chandelier) en récitant une prière, en chantant, en mangeant et en s’adonnant à des jeux. En fait, cette fête date de 165 ans avant J.C. et commémore plus exactement la victoire des juifs sur les Grecs. Depuis, les juifs ont célébré et observé ce miracle durant huit jours en allumant chaque soir une bougie en guise de « bon hasard », d’espoir et de victoire. Durant cette fête, les parents juifs donnent de l’argent aux enfants et les incitent à jouer à la toupie, jeu de hasard inventé aux Indes. Sur cette toupie figurent quatre lettres hébraïques qui se référent au miracle et qui rappellent qu’un « grand miracle eut lieu là-bas» (נ, ג, ה, ש : ness gadol haya sham). Ces quatre lettres trouvent également leur origine dans la Grèce ancienne où les règles du jeu de hasard se basaient sur la devise : vous gagnez le tout, la moitié, rien ou vous devez miser de nouveau. Dans certaines régions, la fête de Hanoukah a été parfois considérée comme le nouvel an des gamblers[2].

D’un point de vue anthropologique, il y a lieu de reconnaître que les pratiques de gambling sont généralement bien encadrées et ritualisées dans le temps et l’espace, car les raisons sous-jacentes s’inscrivent dans un rapport positif à l’activité en question et non pour échapper à des problèmes d’ordre financier, familial ou social. D’un point de vue éthique, une nette distinction est donc effectuée entre la promotion des jeux de hasard et d’argent, et le fait d’être tenté sur une base occasionnelle comme durant Pourim. Comme anecdote d’une personne juive qui demandait à être bénie par le Rabbin en vue de gagner le gros lot de la loterie, celui-ci refusa de bénir son billet. Le joueur questionna alors le Rabbin : comment se fait-il alors que vous bénissez les personnes qui jouent à la bourse ? Le Rabbin répondit : « je le fais car quand les actions sont à la hausse, personne ne perd, alors que bénir un billet de loterie c’est plutôt une malédiction pour le restant des autres détenteurs de billets ».

toupie-en-bois-jeujouethiqueBien qu’il existe un problème de jeu chez certains citoyens Canadiens, Américains ou Européens d’origine juive, on peut sans aucun doute dire, que la distance sociale envers les pratiques traditionnelles et communautaires constituent, jusqu’à un certain point, un facteur déterminant dans le tracé des trajectoires des joueurs récréatifs par rapport aux joueurs dépendants. Dit autrement, plus vous êtes éloigné des traditions et des pratiques rituelles juives, plus vous serez susceptible de développer un problème de jeu avec une certaine fluctuation qui rejoint l’incidence générale qu’on retrouve en Amérique du Nord ou en Europe. Une étude de la communauté juive de Las Vegas est révélatrice de cette distinction entre les juifs qui se positionnent pour les jeux de hasard et d’argent, généralement non pratiquants et distants envers les pratiques traditionnelles. À l’opposé, les juifs qui sont contre ce type d’activités se recrutent plus parmi les juifs pratiquants. En termes sociologiques, le cas de la communauté juive de Las Vegas illustre clairement le poids significatif de l’appartenance à la culture comme étant déterminant dans le développement des habitudes et des trajectoires des joueurs.

Rappelons que les Américains d’origine juive ont été fortement impliqués au début de l’implantation des casinos dans cette ville. Durant les années 1940, des gangsters juifs liés à la Mafia tels Benjamin «Bugsy» Siegel, Meyer Lansky, David Berman et Gus Greenbaum ont été des pionniers dans l’ouverture des hôtels casinos tels l’hôtel Flamingo et paradoxalement dans la construction de la première synagogue de Las Vegas en 1946. Les Américains d’origine juive représentent près de 20% des personnes qui appellent pour de l’assistance et de l’aide téléphonique (au numéro 1-888-last-bet[3]) dans cette ville. Ceci nous rappelle que l’environnement du jeu est un facteur déterminant dans la construction des problèmes sociaux de gambling.

Toujours à Las Vegas, une étude sur les liens entre les religions et le Gambling auprès de 513 résidents, révèle que près de 25% des citoyens s’adonnent au gambling sur une base quotidienne. Selon les résultats de cette recherche, la fréquence au jeu est fortement influencée par le facteur religieux. Ainsi, les Protestants (incluant les Mormons) découragent totalement le recours aux jeux alors que le Catholicisme et le Judaïsme ne dénoncent pas cette activité de manière aussi vigoureuse. Même si cette recherche n’a pas effectué une collecte de données précises quant à l’incidence des jeux de hasard selon chaque religion, il n’en demeure pas moins que ceux qui pratiquaient les services religieux, quotidiennement ou quelques fois par semaine, toutes confessions confondues, s’adonnaient moins aux jeux de hasard.

En résumé, et bien que plusieurs centaines de citoyens juifs aient développé un problème de dépendance au jeu, on peut aussi souligner que certains principes et fondements du judaïsme semblent agir comme mesures préventives dans le développement d’abus des activités de jeux de hasard et d’argent. Parmi ceux-ci, l’usage est toujours distingué de l’abus et est souvent associé à un rituel avec une nette coupure entre les raisons négatives et positives de l’usage. Enfin, il existe un système de solidarité et de régulation socio communautaire qui agit comme espace primaire de prévention des problèmes psychosociaux. AS♦

[1] En aAmnon Suissanglais et au Québec : gambling
[2] En anglais, joueur qui joue pour de l’argent
[3] Dernier pari

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