Soixante douze ans après, OPA de Poutine sur Sobibor

Hero_of_the_Russian_Federation_medal.pngPar Ada Shlaen*

Les événements dramatiques qui se sont déroulés tout au long de l’année écoulée et au début de cette année 2016 nous laissaient croire que l’actualité ne pourrait plus nous surprendre. Or parmi les dirigeants du monde, il y a un certain Monsieur Poutine qui trouve toujours un moyen pour nous déconcerter.

« Les Juifs sont les bienvenus en Russie »
Ainsi a-t-il fait parler de lui, en invitant les Juifs européens à s’installer en Russie où, selon son avis, ils pourraient vivre plus librement et même, ils n’auraient plus peur de porter des kippas. Effectivement au Birobidjan[1], dans la Région Autonome Juive, à quelques encablures de la Chine, on n’a pas à déplorer d’antisémitisme. Il est vrai aussi que les Juifs brillent là-bas par leur absence, même si une nouvelle synagogue les attend déjà, avec un rabbin, venu exprès des États-Unis.

À vrai dire, M. Poutine n’avait pas la primeur de cette idée, car l’année dernière M. Medvedev, son prédécesseur au poste du Président de la Fédération de Russie, devenu depuis le premier-ministre, avait déjà proposé aux Juifs d’Europe et d’ailleurs de déménager pour la Région Autonome Juive, en leur promettant même dix mille dollars par personne pour les frais d’installation. Précisons aussi que cette proposition généreuse du premier-ministre russe est restée sans suite, car aucun Juif n’a été tenté.

Pourtant, le problème juif ne laissait pas M. Poutine indifférent. L’un de ses conseillers lui a rappelé que le 27 janvier étant honoré comme le jour de la libération de tous les camps de concentration, il pourrait à cette occasion rendre un hommage appuyé à des victimes juives. On lui a même soufflé le nom d’Alexandre Aronovitch Petcherski, lieutenant de l’Armée Rouge, qui a dirigé en octobre 1943 la révolte du camp de Sobibor et qui pourrait être ainsi honoré.

Alexandre Aronovitch Petcherski, Héros de la Russie
Poutine s’était tout de suite approprié cette idée et le 22 janvier 2016 il a signé le décret pour décerner l’ordre de Héros de la Russie – la plus haute distinction du pays – à l’organisateur de la révolte, le lieutenant Alexandre Petcherski, dont l’exploit a été occulté pendant toute l’époque soviétique en raison de ses origines juives. De cette manière l’actuelle administration du Kremlin a décidé de se démarquer de de la période d’avant 1991 en suggérant même la tenue d’une cérémonie en l’honneur du héros à la synagogue de Moscou.

Sobibor« Les Juifs ? De piètres combattants, voyons, même Soljenitsyne le dit… »
Nous voyons donc un changement total dans l’attitude des officiels russes envers les Juifs et tout particulièrement envers Alexandre Aronovitch Petcherski. Du vivant de Staline et même des années après sa mort en 1953, l’antisémitisme faisait partie de la politique officielle de l’État. Pendant la guerre, il n’était pas rare d’entendre des avis exprimés à haute voix selon lesquels les Juifs étaient des lâches, incapables de se servir d’un fusil et bons seulement à faire du commerce. Joseph Staline en personne, lors d’une conversation avec Wladyslaw Sikorski, le premier ministre du gouvernement polonais en exil a dit : « Les Juifs ne savent pas se battre, oui, on peut même affirmer qu’ils sont de piètres combattants ». On peut d’ailleurs multiplier de tels exemples. Alexandre Soljenitsyne, l’auteur de l’Archipel du Goulag, célèbre en Occident, a écrit un autre livre moins connu, intitulé Deux siècles ensemble. Dans ce second livre, publié en 2001, il semble répéter l’antienne de Staline, en accusant les Juifs de manquer du courage durant la guerre, d’ailleurs tout au long de son livre il tente de calomnier le peuple juif dans son ensemble.

*** Lire les articles d’Ada Schlaen ***

… Et pourtant, les faits sont têtus…
Or les sources historiques contredisent de telles affirmations. Nous pouvons citer l’historien Felix Lazovski qui précise quelques chiffres : « Au cours de la seconde guerre mondiale dans les rangs de l’armée soviétique, on dénombrait près de d’un demi million de soldats et officiers d’origine juive dont 27% s’étaient engagés volontairement. À ce chiffre il faut encore ajouter près de cinquante mille partisans. Les pertes parmi les combattants juifs étaient de deux cent mille personnes. Les soldats et les officiers juifs capturés par des Allemands étaient en général fusillés immédiatement ou envoyés dans les pires camps de concentration ».

Alexandre Petcherski.JPG

Alexandre Percherski 1919-1990

Sobibor
Tel était le sort du lieutenant Petcherski, fait prisonnier après être tombé dans une embuscade. Il a été envoyé au camp d’extermination de Sobibor en septembre 1943 en raison de ses origines juives. À cette époque le camp existait depuis plus d’un an, il a été créé en mars 1942. Pendant cette période plus de deux cent cinquante mille Juifs y trouvèrent la mort. La plupart des nouveaux arrivants étaient toute de suite exécutés dans les chambres à gaz. Dans la majorité des cas il s’agissait de femmes, enfants, vieillards. Les personnes en meilleure santé, des hommes en général, étaient affectés aux travaux à l’intérieur du camp. Lorsque Petcherski s’était retrouvé à Sobibor avec quelques militaires soviétiques, il y avait déjà un petit groupe de résistants, avec à leur tête le fils d’un rabbin polonais Léon Feldhendler. Les prisonniers envisageaient une évasion, mais ils n’arrivaient pas à élaborer un plan satisfaisant. Léon Feldhendler se rendit compte que l’arrivée d’officiers entraînés et expérimentés offrait des possibilités nouvelles. Un homme d’environ trente-cinq ans, de haute taille, portant encore son uniforme de lieutenant de l’Armée rouge, attira son attention ; c’était Alexandre (Sacha) Aronovitch Petcherski, natif de Rostov-sur-le-Don.

Au premier abord il pouvait sembler que leur tâche était impossible à réaliser. En plus de barbelés, le camp était entouré par des fossés, remplis d’eau et des champs de mines. Le camp était surveillé par des SS et des gardiens ukrainiens. Néanmoins Feldhendler et Pecherski ont conçu un projet qui laissait aux révoltés quelques chances de réussite. Il était prévu de récupérer des couteaux et des hachettes par les membres de l’organisation ayant accès aux dépôts, ensuite ils devaient les faire passer aux conjurés. L’action elle-même était prévue pour le 14 octobre 1943. Sous prétexte d’essayages, des Allemands étaient attirés dans les ateliers du tailleur et du cordonnier, ils y étaient exécutés. Il était important de bien synchroniser ces entrevues, prévues à des intervalles réguliers, séparés de quelques minutes. Une fois les Allemands éliminés et leurs armes récupérées, les groupes d’assaut devaient s’élancer vers le bâtiment de gardes ukrainiens, car à cet endroit, les barbelés n’étaient pas sous tension, donc il était possible de les cisailler. Évidemment les gardiens ont commencé à tirer, pourtant de nombreux prisonniers ont réussi à atteindre la forêt proche.

Leon Feldhendler.jpg

Léon Feldhendler 1910-1945

Dans cette révolte ont participé près de quatre cents détenus, malheureusement les plus nombreux ont péri. Néanmoins quelques dizaines ont pu s’échapper. Dans l’histoire des camps, la révolte de Sobibor reste un exploit unique.

Alexandre Pecherski faisait partie de ceux qui ont réussi à s’enfuir ; avec quelques camarades il a pu atteindre les forêts de la Biélorussie où le mouvement des partisans était très fort. Il a rejoint un groupe où il était chargé de placer des explosifs sous des convois militaires. En 1944 son détachement a fait jonction avec l’armée régulière et Pecherski espérait pouvoir continuer à combattre dans les rangs de l’Armée Rouge. Or il a été arrêté par le NKVD, accusé de s’être laissé capturer vivant par les Allemands ce qui était considéré à l’époque comme un crime de trahison. Il a été envoyé dans un bataillon disciplinaire, pour « laver avec son sang, sa trahison de la patrie ». Il a continué à se battre courageusement et a fini la guerre dans le grade du capitaine. En 1944 il a pu raconter l’histoire de la révolte de Sobibor aux deux écrivains soviétiques Antokolski et Kaverine qui ont rédigé un texte pour « Le livre noir » (Dos Shvartzer Bukh), élaboré alors par le Comité Antifasciste Juif. Il figure dans la première version parue aux États-Unis en 1946 avec une préface d’Albert Einstein.

« Le livre noir », écrit en 1944, autorisé en Russie en 2015
En Union Soviétique Le Livre noir sous sa forme complète a été interdit et a été publié en Russie seulement en 2015. Quant à Alexander Petcherski il a été persécuté durant toute sa vie en Union Soviétique à cause de ses origines juives, pendant de nombreuses campagnes de « luttes contre les cosmopolites » qui ont marqué les années d’après-guerre avec une pointe entre 1948 et 1952. Il n’a pas été autorisé à se rendre au procès de Nuremberg, bien que le tribunal ait exprimé cette demande. Il n’a jamais pu partir pour l’étranger afin de participer à des cérémonies commémoratives ou des procès de criminels nazis.

Rescapés de Sobibor.jpgEt pourtant, malgré tous ces tracas incessants, Petcherski a réussi de rester en contact avec les autres rescapés de Sobibor.

Jusqu’à la mort de Staline, en 1953, il avait même du mal à trouver un travail stable et souvent se trouvait au chômage. Sa vie est devenue plus facile après la disparition du dictateur. Il travaillait alors dans une grande usine de constructions mécaniques comme un simple ouvrier. De son vivant son rôle dans la révolte de Sobibor n’a jamais été reconnu officiellement.

Alexandre Petcherski est décédé en 1990 à Rostov-sur-le-Don, sa ville natale, où quasiment personne ne savait qu’il était à l’origine de la seule évasion massive réussie d’un camp nazi pendant la Seconde guerre mondiale.

Enfin, le 22 janvier 2016 cette injustice a été très partiellement réparée par le Président de la Fédération de Russie. Les autorités russes étaient même devancées par le gouvernement polonais qui avait discerné en 2014 à titre posthume à Petcherski l’Ordre du Mérite.

La révolte de Sobibor est mieux connue en Occident qu’en Russie. Même un large public a pu voir en 1987 le film « Les rescapés de Sobibor » réalisé par le metteur en scène britannique Jack Gold avec l’acteur hollandais Rutger Hauer dans le rôle de Petcherski, rôle pour lequel il a reçu le
prix « Golden Globe ». AS♦

[1] Voir : Birobidjanomania et Le Birobidjan, pays où la langue officielle est le yiddish

Ada Shlaen* Ada Shlaen est professeur agrégée de russe, et a enseigné aux lycées La Bruyère et Sainte-Geneviève de Versailles.

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Une réflexion sur “Soixante douze ans après, OPA de Poutine sur Sobibor

  1. Merci à Mme Ada SCHLAEN pour cet article qui est un acte de justice. C’est un hommage à des héros honteusement humiliés. Que M.Poutine puisse s’attribuer un mérite quelconque lors de l’évocation des actes héroïques m’importe peu, à vrai dire.
    L’essentiel est que les faits soient sortis de l’oubli.
    Il est vrai d’autre part, que le Birobidjan fut une spectaculaire manipulation et ce n’est pas la seule de l’histoire soviétique. Il faut là aussi rendre hommage à ceux qui en furent les victimes et aujourd’hui rester lucide.

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