La Thora au cœur d’une éthique spécifique et universelle

Torah Espagne 1341

Torah, Espagne 1341

Par Paula Lumbroso*

Si je viens parler de la « Thora au cœur d’une éthique spécifique et universelle », c’est un peu une façon pour moi, de revenir à nos sources et ceci à double titre : Nos sources, celles qui ont façonné notre Peuple tout au long de notre Histoire et mes sources, à savoir un exposé qui s’intitulait : « un Peuple, une Loi, une Terre ».

Je tiens à préciser d’entrée de jeu que je ne m’attacherai pas à l’aspect religieux ou spirituel de la Thora mais surtout à sa dimension sociale, juridique et éthique qui ont fait à mon sens, toute sa grandeur inédite et révolutionnaire, sa richesse et sa pérennité, qui s’adresse non seulement à l’être juif mais aussi à l’homme en général.

Alors, que l’on soit croyant ou pas, pratiquant ou pas, que ce texte soit écrit de la main de l’homme (comme le soutiennent certains tenants de la critique biblique moderne) ou qu’il soit d’origine divine, cela ne change rien à son étonnante modernité : voilà un texte qui surgit soudain dans une antiquité où triomphent la barbarie, l’esclavage, les sacrifices humains, la déification omnipuissante des rois et j’en passe.

Il s’agit là d’un texte de déconstruction qui met en place un ordre nouveau, venant tout à coup bousculer les habitudes de pensée et de vivre de l’époque. Un texte dérangeant qui vient remettre l’homme au centre d’un monde d’où il avait disparu, au profit des clergés et des totalitarismes de toutes sortes. Un texte dangereux à ce titre, qui dérange encore, qui dérangera toujours.

Petit rappel : la Bible, dite « Tanah’ » qui est une abréviation pour indiquer : Thora, Nevihim, Ktouvims. (La Thora ou Pentateuque sont les cinq livres de Moïse, les Nevihims regroupent les Juges, les Prophètes et les Rois ; les Ktouvims regroupent les Psaumes, les Proverbes et les Chroniques). Donc le Tanah’ se compose de 27 livres. C’est le livre, vous le savez, à la fois le plus lu et le plus mal lu au monde.

La Thora, elle, qui sera, plus tard, enrichie par le Talmud, concentre le cœur du judaïsme. Thora signifie : Loi, enseignement, étude. Mais c’est avant tout un code de vie émaillé bien sûr d’un grand nombre de lois, certaines religieuses, et d’autres juridiques et sociales dont les fondements reposent sur un système rigoureux visant à la protection, à la coexistence sociales et à une justice égalitaire sans précédent.

Je vais quant à moi (et avec beaucoup de raccourcis) tirer quelques fils qui tenteront de mettre en lumière ces éléments dont je parle dès mon introduction, et je centrerai mon analyse sur la Thora ou tout au moins sur certains de ces aspects qui font « l’Esprit du judaïsme », titre du dernier livre de Bernard-Henri Lévy

cain-and-abelLes problèmes de la fratrie
L’Éthique dans la Thora, commence d’abord par ses textes fondateurs : récits à valeur d’enseignement qui valorisent une morale universelle et s’inscrivent dans la pérennité.

Prenons déjà l’histoire de Caïn et Abel : c’est tous les problèmes de la fratrie, du libre arbitre et de la responsabilité qui sont en jeu. Un frère s’élève contre un autre par jalousie. Il refuse le partage, le dialogue d’où naissent la violence et le crime. D.ieu lui avait pourtant dit : « la faute est accroupie à ta porte mais toi, tu peux la dominer ». Mais pouvoir n’est pas vouloir : Caïn cède à ses instincts négatifs, rejetant conscience, empathie et responsabilité, c’est-à-dire sa part humaine. A D.ieu qui lui demande « où est ton frère ? » il répond : « je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? »

Nous retrouverons ces problèmes de la fratrie tout au long du texte thoraïque avec Jacob et Esaü ou bien Joseph vendu par ses frères. Ils se répercutent en écho à travers l’Histoire de l’Humanité. Mais il y a aussi l’Humain, le positif. Nous le voyons par exemple à travers le plaidoyer d’Abraham pour Sodome et Gomorrhe : Devant la perversion et la dégénérescence qui règnent en maîtres dans ces deux villes, D.ieu décide de les anéantir, mais auparavant, il en fait avertir Abraham dont le neveu Loth y réside avec sa famille.

Deux Malahims (envoyés divins) viennent visiter Abraham pour l’en avertir et bien que ce dernier et les siens soient épargnés, il entame avec D.ieu un plaidoyer audacieux pour sauver ces deux villes. Parce que l’empathie, la solidarité, la bonté (que l’on appelle hessed en hébreu) l’emportent sur toute autre considération. Ici, c’est l’humain qui domine. On note combien ces récits didactiques s’adressent au genre humain d’hier et d’aujourd’hui, donc de portée universelle.

Cette éthique se poursuit avec les lois noahides, elles aussi universelles, et se prolongent avec les lois mosaïques et tout d’abord les dix paroles (à tort traduites par Dix Commandements, puisqu’il est écrit dans le texte « esser dvarims ») certaines étant en effet spécifiques au peuple juif comme :

  • « Je suis ton D.ieu qui t’ai fait sortir d’Égypte, tu n’auras d’autre D.ieu que moi. »
  • « Honore ton père et ta mère….. »
  • « Ne prononce pas le nom de l’Éternel en vain. »

Mais d’autres sont universelles :

  • « Tu ne tueras point (plus exactement : tu n’assassineras point) »
  • « Tu ne voleras point »
  • Etc…..
Hamourabi code

Hamourabi recevant son insigne royal du dieu Shamas

Le code sumérien d’Hamourabi
Ces lois universelles régissent encore notre code civil et juridique et puisque nous parlons de code juridique, je voudrais préciser qu’il a existé un premier code : le code d’Hamourabi, qui était sumérien, mais qui ne possède que peu de liens avec le code mosaïque quant à sa finalité. Prenons par exemple la loi du Talion : « œil pour œil, dent pour dent ». Elle existait déjà dans le code d’Hamourabi mais il s’agissait alors d’idée de vengeance, alors que dans le code mosaïque, c’est l’idée de réparation (tikoun) qui domine : il s’agit de réparer un dommage causé à un tiers à la hauteur du dommage occasionné.

Pour l’étranger
L’Éthique thoraïque se manifeste à un haut niveau avec ses lois en faveur de l’étranger qui se déclinent en leitmotive et de façon récurrente à travers la Thora, s’inscrivant en faux contre la xénophobie ambiante de l’époque. On peut lire par exemple dans Deut. 10 : « car l’Eternel votre D.ieu c’est le D.ieu souverain puissant et redoutable…. Qui témoigne son amour à l’étranger en lui assurant le pain et le vêtement. Vous aimerez l’étranger vous qui futes étrangers dans le pays d’Egypte. »

*** Articles de Paula Lumbroso ***

Ou encore dans Deut. 24 – 25 : « Ne fausse pas le droit de l’étranger, ni celui de l’orphelin et ne saisis pas comme gage le vêtement de la veuve. Rappelle toi que tu as été esclave en Égypte et que l’Éternel ton D.ieu t’en a affranchi ».

Presque toutes les lois sociales qui font à la fois la grandeur, l’originalité et l’aspect révolutionnaire de ce code concernent aussi l’étranger. En effet, un système de prélèvements et de répartitions était prévu de façon rigoureuse afin de préserver l’équilibre, l’égalité sociale ou tout au moins la justice sociale.

Exemple : un champ ne devait pas être entièrement moissonné, les coins devaient être laissés aux pauvres qui avaient le droit de venir y glaner l’excédent[1].

La Chemita
Une autre loi très importante et unique par son originalité, appelée la « Chemita » prévoyait la rémission des peines tous les sept ans. En effet, un homme qui était redevable d’une dette, pouvait se mettre au service de son créancier pour s’en acquitter, mais la septième année, que la dette soit épongée ou non, le patron avait obligation de le libérer. Si le travailleur refusait cette libération, le patron devait le marquer à l’oreille pour prouver qu’il avait obéi à la loi et qu’il avait bien proposé la Chemita.

Ceci démontre que la vie humaine n’était pas déterminée à jamais, que son statut n’était pas soumis à une fatalité ; c’est tout le respect et le droit à la dignité humaine dont on parle ici, de même que la dimension espérencielle qu’induisaient ces lois, contrairement à la société grecque soumise à une fatalité inéluctable (fatum) dont nul ne pouvait s’extirper et que la tragédie grecque porte à son plus haut niveau. Mais cette Chemita existe aussi pour la terre qui, tous les sept ans doit se reposer pour se revivifier. L’homme et la nature étant souvent mis en parallèle, en osmose dans le judaïsme[2] : De même, le moyen âge pratiquera la jachère tous les trois ans, héritage de la Chemita.

Nous sommes donc en face d’un système très précis, très élaboré qui régit tous les domaines de la vie sociale et morale pour préserver la justice et l’humanisme. C’est la première conception d’un certain socialisme bien avant l’heure et bien avant le terme. On comprend que le prophète Samuel ait eu tant de mal à faire accepter la royauté en Israël : le peuple la réclamait et D.ieu la refusait de peur que la levée des impôts et le statut d’un royaume ne creusent l’inégalité sociale. Et c’est d’ailleurs ce qui se produira à la fin du règne de Salomon si prospère pourtant à ses débuts.

arc-de-titus-wikimediaLe Shabbat
Mais pour parachever l’éclairage révolutionnaire du code thoraïque et de son éthique, il nous faut parler du système égalitaire qu’établit la notion du shabbat : un jour de repos pour tout être vivant, à l’unisson de la nature. Nous lisons dans Deut. 5 : « observe le jour du shabbat pour le sanctifier : tu n’y feras aucun travail toi, ton fils ni ta fille, ton esclave mâle ou femelle, ton bœuf, ton âne, ni tes autres bêtes, non plus que l’étranger qui est dans tes murs. Car ton serviteur et ta servante doivent se reposer comme toi ».

Il s’agit d’un jour où chacun, sans exception, peut retrouver repos, réflexion donc liberté. Une notion, comme je le disais, unique dans cette antiquité où l’être humain n’a aucun droit, à fortiori l’esclave qui n’a même pas le statut de bête (une bête est préservée pour son apport commercial).

Comme je le disais plus haut, nous voyons donc comment ce système de valeurs instaure les premiers pas d’un socialisme qui mettra des siècles à voir le jour, mais je parle ici d’un socialisme pur où l’humanisme et l’humanitaire se confondent et non pas de ce socialisme dévoyé, défiguré par les pouvoirs politiques, les intérêts économiques ou autres. Je parle d’une révolution de l’esprit et du cœur[3]. Une révolution qui ne pouvait en son temps que déclencher la haine des peuples, une haine durable qui sévit encore aujourd’hui plus que jamais.

Du spécifique à l’Universel
On voit aussi comment cette éthique thoraïque, dont je n’ai donné qu’un faible aperçu, déborde largement du cadre spécifique sur le cadre universel. A la perte de sa terre, en 70 de l’ère chrétienne, l’immense richesse de notre patrimoine deviendra le territoire spirituel du peuple juif durant deux mille ans tant sa loi est puissante et pérenne. Le peuple juif s’appellera le peuple du Livre.

Alors oui, la Thora est au cœur de l’éthique juive et universelle, conférant au judaïsme ce que j’appellerais son « supplément d’âme ».

Alors oui, cette éthique thoraïque dont on peut être fiers, a marqué le monde, même si celui-ci a tenté de la rejeter.

Alors oui, l’esprit du judaïsme a plané sur le monde pour tenter de l’éclairer même si le monde l’a sciemment occulté.

Et comme je parle encore de « cet esprit du judaïsme » je terminerai par cette très belle phrase de Bernard-Henri Lévy qui, parlant de l’antisémitisme et surtout du nazisme, écrit : « la victoire appartient à ceux qui se seront réapproprié ce dont l’Empire du Rien avait failli les dépouiller mais dont, heureusement, les anges se souvenaient » PL♦

Paula Lumbroso[1] Et c’est là que se situe l’histoire de Ruth la moabite et de Boaz
[2] On le voit au niveau de nos fêtes qui,toutes, sont adossées au cycle agricole
[3] André Néher un des plus grands méthodologistes de la pensée juive contemporaine, aujourd’hui disparu, écrivait : « la Thora c’est d’abord et avant tout une circoncision des cœurs

* Paula Lumbroso est membre de la Communauté de Versailles, depuis près de quarante ans

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Une réflexion sur “La Thora au cœur d’une éthique spécifique et universelle

  1. Bravo Paula. Je serais tenté de dire que c’est du grand Paula, mais ce serait minimiser le reste, ce qui n’a pas lieu d’être. Par contre, parce que mon esprit est plutôt lent, il m’aura fallu entendre aujourd’hui pour réaliser que mon cœur commence à etre circoncis. C’est, et pas qu’un peu grâce à toi. Merci Paula, pour ces réflexions et tout le reste. Jean-Jacques Hadjadj

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