Théâtre : « L’Ombre, d’Evguéni Schwartz »

affiche-ombre-menilmontantPar Ada Shlaen*

Versailles est très réputée pour ses établissements scolaires, parmi lesquels se distinguent tout particulièrement deux lycées : Hoche et La Bruyère.

Le lycée Hoche : garçons !
C’est le plus ancien, car déjà au XVIIIe siècle, il hébergeait, sous la férule des religieuses, de jeunes filles pensionnaires, issues des familles de serviteurs royaux. En 1803, le bâtiment, dévasté pendant la révolution, fut remis en état et à partir de 1807 devint un lycée de garçons. En 1888, le lycée fut appelé lycée Hoche[1], en mémoire du général Lazare Hoche, né à Versailles.

Le lycée La Bruyère : filles !
Le lycée La Bruyère fut créé comme un lycée de jeunes filles. Il a pris ce nom en 1962 pour insister peut-être sur le caractère littéraire de l’établissement. Il est moins ancien, étant fondé en 1895 à l’endroit d’un cours d’enseignement municipal, subventionné par l’État et qui existait déjà en 1867. Avec le temps il put occuper une splendide propriété avec parc, et connut plusieurs agrandissements, dont le dernier date de 1992.

Quand dans les années 1980, j’ai été nommée dans ce lycée, les filles y étaient toujours majoritaires et au-dessus du portail du 31 avenue de Paris, figurait l’inscription : « Lycée de jeunes filles ». Même parmi les professeurs il y avait peu d’hommes. Je me souviens surtout de Christian Gautier, professeur de mathématiques et auteur de plusieurs manuels réputés. Il était d’une gentillesse extrême, toujours prêt à vous aider. Depuis quelques années, en sa mémoire, il existe un prix, décerné aux étudiants des ECS 1 qui doivent donner toute satisfaction aussi bien en matières scientifiques que littéraires. Car ce lycée excelle surtout dans l’enseignement des lettres. Peu de lycées en France offrent une telle palette de langues. Évidemment le latin et le grec y trouvent toujours beaucoup d’amateurs ; en ce qui concerne les langues modernes le choix est extrêmement large : anglais, allemand, espagnol, italien, polonais et le russe.

*** Lire les articles d’Ada Schlaen ***

Un professeur de russe ne pouvait qu’être heureux dans ce lycée où les élèves « russisants » étaient nombreux. En seconde, les débutants étaient souvent une bonne trentaine ! Déjà le fait de choisir cette langue, réputée difficile et de persévérer durant des années pour progresser, me semblait une prouesse digne d’éloges.

Dans nos groupes il y avait peu d’enfants d’origine russe et, à vrai dire, ils n’étaient pas les meilleurs. Oui, ils avaient des facilités, accentuaient correctement les mots, mais faisaient beaucoup de fautes à l’écrit, ne lisaient pas les classiques russes, se contentaient de leur bagage linguistique, parfois assez maigre et prenaient mal toutes les critiques de la part des enseignants. Pour cette raison j’ai préféré souvent mes élèves francophones, plus travailleurs et plus intéressés par la langue et la littérature. Certains ont continué l’étude du russe après leur bac et je les côtoie encore maintenant avec un plaisir, toujours renouvelé. Parmi eux je vais citer une jeune actrice Mathilde Louarn qui va présenter près prochainement à Paris au théâtre de Ménilmontant une belle pièce intitulée l’Ombre[2] de l’auteur russe Evguéni Lvovitch Schwartz.

Mathilde Louarn

Mathilde Louarn

Mathilde Louarn, metteur en scène, Versaillaise
Mathilde est née à Versailles, d’ailleurs sa famille y habite toujours. Déjà à dix ans elle a commencé à apprendre le russe et depuis, cette langue est devenue très importante dans sa formation scolaire et universitaire. L’amour du russe unit toute la famille, le frère cadet de Mathilde, élève du lycée Hoche a aussi étudié le russe, et d’après mes collègues, il était aussi un excellent élève russisant.

Pour Mathilde, le russe et le théâtre vont de pair, déjà à 10, elle étudiait le russe et avait des activités dans un atelier théâtral. Elle a travaillé avec Marcelle Tassencourt, qui était pendant de longues années la directrice du théâtre Montansier à Versailles. Mathilde avait trouvé un moyen de concilier son amour du théâtre et du russe. Après avoir suivi les cours en Classes Préparatoires aux Grandes Écoles (les fameuses CPGE) elle a obtenu une licence de russe.

Mathilde Louarn :
« le russe et le théâtre vont de pair »

Son mémoire portait sur l’histoire du théâtre russe (« Le Théâtre de science-fiction soviétique à travers les pièces de Boulgakov et Maïakovski, 1928-1935 »). Elle a perfectionné son parcours universitaire par un Master, obtenu avec mention très bien et couronné par le mémoire sur « Révolutions idéologiques et esthétiques chez les metteurs en scène russes et soviétiques, 1905-1940 ».Parallèlement elle faisait du théâtre au sein du Conservatoire municipal Georges Bizet et des compagnies Le Knout et la Compagnie des Petites Heures.

Evgueni Schwartz

Evgueni Schwartz

L’Ombre, d’Evguéni Schwartz
L’étape actuelle sera ponctuée par la mise en scène du conte scénique d’Evguéni Schwartz, intitulé l’Ombre avec des jeunes acteurs réunis dans la Compagnie des Sombres Héros.

« Sauvé par les enfants »
Evguéni Lvovitch Schwartz (1896-1958)
est un auteur assez connu en France avec une nette prédilection pour sa pièce le Dragon, montée à plusieurs reprises depuis la première mise en scène d’Antoine Vitez en 1968. Ce dramaturge aurait pu devenir encore une victime du régime soviétique, mais il avait trouvé une parade, en devenant un auteur, catalogué comme spécialiste de la littérature pour enfants. Il faut savoir qu’en Russie depuis toujours la littérature enfantine est prise très au sérieux. Les plus grands auteurs russes (Tolstoï, Tchékhov, Pouchkine) ont écrit pour le jeune public. Même la comtesse de Ségur (née Rostopchine) prolonge en quelque sorte cette tradition !

Écrivain, conteur, scénariste…
Avant de devenir écrivain, Schwartz avait déjà une vie bien remplie. Né à Kazan, il a eu le temps avant la révolution d’Octobre d’entamer les études de droit, abandonnées sans regrets en 1916 au moment de sa mobilisation. Pendant la guerre civile qui suivit la révolution, il a rejoint l’armée blanche ce qui déjà marque son désaccord avec les futurs vainqueurs. Après la défaite des armées blanches, Schwartz, contrairement à de nombreux jeunes Russes, décide de rester dans le pays, mais il change complétement de vie, en devenant journaliste et écrivain et même en jouant dans une troupe théâtrale. Dans les années 20 et 30 il a écrit beaucoup, toujours pour des jeunes, devenant l’auteur d’une quinzaine de pièces, mises en scène dans les théâtres de marionnettes. À partir du début des années 30 il utilisa la forme du conte dans les pièces pour des adultes. Nous connaissons trois œuvres de ce type : l’Ombre, le Roi nu et le Dragon. Toutes les trois étaient interdites en Union Soviétique, la dernière en 1944. Schwartz alors arrêta d’écrire car cette activité devenait trop dangereuse dans le pays des Soviets ! Il survivra grâce à l’écriture de scénarios, dont certains deviendront des films célèbres comme le Don Quichotte de Grigori Kozintsev.

Evguéni Schwartz n’a pas eu le temps de voir le succès de ses contes pour adultes sur scène. Il est mort en 1958, juste au début du « dégel », intervenu après la mort de Staline.

Mais ses jeunes admirateurs de la Compagnie des Sombres Héros nous proposeront très prochainement de voir à Paris le conte l’Ombre.

lombre-evgueni-schwartzCe qu’en dit la Compagnie des Sombres Héros :
Pour finir j’avais envie de leur laisser la parole[3] pour qu’ils puissent partager leur enthousiasme avec les futurs spectateurs de cette pièce.

« Nous vous proposons de participer à notre conte théâtral. Ce projet est à l’origine de la compagnie que nous avons décidé de monter ensemble ».

… Il était une fois un Savant qui voulait rendre l’humanité heureuse. Par hasard, il se retrouva au Pays des Contes de Fées, et tomba fou amoureux de la Princesse héritière du trône. Mais au milieu des intrigues politiques, de la voracité des Ogres et de la perfidie des Ombres, la destinée du Savant se révèlera semée d’embûches.

Dans ce texte, écrit sous la censure de l’époque stalinienne, Evguéni Schwartz montre que toutes les catastrophes collectives (guerres – nous sommes en 1940 -, dictatures, désastres écologiques, etc.) naissent de nos petites lâchetés individuelles. « Chacun de nous porte en soi le ciel et l’enfer« (Oscar Wilde) : nous avons tous un côté altruiste, généreux, empathique. C’est celui que nous nous efforçons de mettre en avant dans nos relations sociales, à l’extérieur. Mais nous avons aussi une face noire, égoïste, cruelle. Nous avons beau essayer de la cacher au fond de nous, elle existe, elle est là. Bien sûr, les proportions varient, mais c’est bien ce que montre Schwartz à travers l’histoire du Savant et de son Ombre. On peut la transposer facilement aujourd’hui : nous voulons tous le bonheur du monde, le sauvetage de la planète, la fin des guerres. Mais nous renâclons à faire des sacrifices dans notre vie quotidienne pour ça. Les deux petites voix se disputent continuellement en nous.

Nous avons pris la pièce de Schwartz et y avons mêlé nos univers respectifs, cinématographiques, littéraires et chansonniers. Il y a du clown, des marionnettes, des ombres chinoises, une Sirène baryton, une Chatte bottée jalouse, un Magicien raté, une Princesse dépressive, un Ogre « esclave de la mode », et tant d’autres qui vous feront rire ou frissonner ». AS♦

Ada Shlaen est professeur agrégée de russe, et a enseigné aux lycées La Bruyère et Sainte-Geneviève de Versailles.

Ada Shlaen[1] Voir Le billet d’Eva : « Louis XV Le Bien Aimé »
[2] THÉÂTRE DE MÉNILMONTANT, (réservations : 01 46 36 98 60)
15, rue du Retrait 75020 PARIS, www.menilmontant.info
[3] https://www.facebook.com/LOmbredeSchwartz et  https://fr.ulule.com/lombre-conte/

Advertisements

Une réflexion sur “Théâtre : « L’Ombre, d’Evguéni Schwartz »

Laisser un commentaire. Il sera visible dès sa validation.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s