« À Claude Hampel, le yiddish reconnaissant »

Un homme de fidélité et de mémoire
18 octobre 1943- 11.novembre.2016

claude-hampel

Claude Hampel

Par Ada Shlaen*

Le 16 novembre, au cimetière de Bagneux, de très nombreuses personnes se sont réunies pour exprimer leur chagrin et rendre hommage à Claude Hampel. Il occupait plusieurs postes importants au sein de la communauté juive, car il présidait la Commission du Souvenir du C.R.I.F. et était le vice-président du Cercle Bernard Lazare. Parallèlement il assurait la direction de Cahiers Bernard Lazare et de Cahiers Yiddish – Yiddishe Heftn. Il animait aussi une émission hebdomadaire Le yiddish show sur Radio J. Il était Chevalier de la Légion d’honneur et Chevalier des Arts et des Lettres.

« Mame loshn »
La mort de Claude a privé le yiddish de son ardent défenseur, car depuis des années il œuvrait non seulement à la sauvegarde de cette langue, mais aussi à son développement. Dans sa famille le yiddish était sûrement la première langue, même s’il ne devait pas en être l’unique. Mais après la guerre les rares survivants de la communauté juive de Pologne se rendaient bien compte que le yiddish a été mortellement atteint avec la disparition massive de ses locuteurs. Claude Hampel faisait partie de ceux qui ont su garder leur « mame-loshn », leur langue maternelle, devenue un instrument de mémoire, un témoignage de la civilisation disparue, voire un espoir d’un retour à la vie.

La vie de Claude peut être vue comme une histoire absolument extraordinaire, à peine croyable et pourtant si emblématique pour des Juifs de l’Europe Centrale de sa génération. Il est né le 18 octobre 1943 lorsqu’à Varsovie, qui aurait dû être sa ville natale, la majeure partie des Juifs avait été exterminée et le quartier juif cessé d’exister après la révolte du ghetto d’avril 1943.

Sa mère Tola Wasserman
Sa mère Tola Wasserman est née à Varsovie en 1920 dans une famille juive assez aisée qui habitait dans la capitale polonaise depuis plusieurs générations. Elle était la petite dernière, elle avait un frère et une sœur plus âgés. Le destin de cette famille a basculé le 1er septembre 1939 lorsque l’invasion allemande débutait. Varsovie était alors assiégée pendant quatre semaines et la ville fut occupée le 27 septembre. Dès l’arrivée des Allemands, la population juive qui comptait près de 400 000 personnes va connaître d’innombrables brimades et persécutions : port du brassard blanc avec l’étoile de David bleue, signes spéciaux sur les vitrines des magasins, interdiction d’utiliser des transports en commun, de fréquenter les théâtres, cafés, parcs… Ces mesures vont s’accompagner d’une spoliation massive des biens juifs.

ROSER 4 (Chip)

Umschlagplatz

Un an plus tard (le 2 octobre 1940) les autorités d’occupation décident de créer le ghetto, en délimitant les frontières du quartier et en fixant un délai d’un mois pour achever le transfert des populations. Des Juifs, qui n’habitaient pas dans le secteur, devaient déménager dans la précipitation et la peur. Un mois plus tard le ghetto était fermé ; pour entrer et sortir il fallait avoir des autorisations spéciales. La famille Wasserman va connaître alors la descente aux enfers. L’un après l’autre les membres de la famille disparaissent et la jeune femme se retrouve toute seule. Elle travaille alors dans un atelier de couture ce qui lui permet d’éviter les premières rafles qui ont débuté en été 1942. Le 22 juillet 1942 commencent les déportations massives vers le camp de Treblinka, situé à 80 kilomètres de Varsovie. Alors des milliers de personnes furent rassemblées sur l’Umschlagplatz, entassées dans des wagons et gazées dès leur arrivée à Treblinka. Durant cette période près de 300 000 Juifs ont péri.

En mars 1943 Tola était, elle aussi, sur l’Umschlagplatz d’où un convoi devait partir, mais au dernier moment elle était tirée de la foule par un employé des chemins de fer polonais Albert Wrȯbel qui a remarqué qu’elle était très jolie et semblait être toute jeune. Le lendemain il l’a conduite chez ses cousins, Antoni et Helena Michalski qui habitaient à Piastȯw, une petite ville éloignée seulement de dix kilomètres de Varsovie. Leur fils Slawomir, âgé alors de douze ans a aussi participé activement à ce sauvetage. Aujourd’hui le nom de Michalski figure parmi les six mille Polonais distingués par l’État d’Israël à Yad Vashem.

*** Lire les articles d’Ada Shlaen ***

Ils ont accepté d’accueillir Tola qui a dû prendre une autre identité et changer même d’apparence. Ils ont fait passer la jeune femme pour leur cousine ; elle a pris alors le prénom Guenowefa, (Geneviève) abrégé souvent en Guénia, et on a décoloré ses cheveux foncés. Avec ses yeux verts, elle avait une bonne allure et pouvait même accompagner les Michalski à l’église sans susciter des regards trop appuyés.

yiddish-journalÀ ce moment, Tola était tout au début de sa grossesse ; quand son état devint évident, les Michalski se sont mis à paniquer car l’appartement contigu avait été réquisitionné pour quatre soldats allemands. La jeune femme mena pendant toute sa grossesse une vie recluse pour ne pas attirer l’attention des voisins et donna naissance le 18 octobre 1943 à un garçon qui a reçu le prénom de Kazimierz, (Casimir) traditionnellement très populaire en Pologne. Elle devait empêcher le bébé de crier et le cachait sous des couvertures pour que sa présence soit ignorée.

La révolte du ghetto de Varsovie
Pendant cette période, le 19 avril 1943, dans le ghetto de Varsovie va éclater la révolte, organisée par des membres des différents mouvements de jeunesse. Ces résistants, très mal armés, ont creusé des caches et des bunkers sous des maisons. Ils savaient qu’ils ne pourraient pas vaincre, mais ils voulaient résister le plus longtemps face aux Allemands. Le premier jour de la révolte, les insurgés réussissent à stopper les Allemands qui se retirent du ghetto. Au bout de quelques heures les militaires sont revenus plus nombreux, en faisant usage des chars et en adoptant une nouvelle tactique : ils incendient systématiquement des immeubles et à envoient des gaz asphyxiants dans des caches souterraines. Malgré ces importants moyens, les insurgés vont résister pendant plus d’un mois. Plus tard, le ghetto de Varsovie sera transformé en un amas de ruines. Pour Claude Hampel la commémoration de cette révolte était toujours un jour très important. Pendant plusieurs années à l’initiative de la Commission du Souvenir du CRIF qu’il présidait, il participait à la cérémonie annuelle au Mémorial de la Shoah.

Les Allemands vont d’ailleurs utiliser la même tactique de destruction totale en août 1944 quand la résistance polonaise organisera à son tour l’insurrection. On peut signaler qu’un certain nombre de Juifs, rescapés du ghetto, ont participé par solidarité à ce mouvement. À la fin de la guerre, Varsovie n’était plus qu’une ville fantôme.

La capitale polonaise a été libérée par l’Armée Rouge le 17 janvier 1945 et Guénia décida d’y retourner dans l’espoir fou de retrouver des survivants de sa famille. Elle va devoir porter l’enfant, car il ne marchait toujours pas. Mais ses recherches restent vaines, elle ne trouve personne. L’organisation d’aide aux Juifs la dirige vers Łódź, une grande ville industrielle, assez proche de Varsovie et qui n’a pas trop souffert pendant la guerre. Elle y a fait connaissance de Jacob Hampel, un ancien prisonnier d’Auschwitz dont toute la famille a péri dans ce camp. Guénia et Jacob se marient en 1948, il adopte l’enfant qui portera dorénavant son nom. Le couple a tenté d’émigrer aux États-Unis ou au Canada, mais ces démarches restent infructueuses. Seulement après la mort de Staline (1953), quand les frontières polonaises se sont entrouvertes, ils ont réussi à obtenir un visa pour la France où la famille s’installe en 1956. En France Kazimierz a changé de prénom en devenant Claude.

yiddish-icon_downDéjà le yiddish…
En Pologne Jacob Hampel travaillait dans la maison d’édition yiddish, car après la guerre on y éditait des journaux, des périodiques, des livres. Jacob Hampel, responsable du Bund[1] reprit ce travail en France où dans les années1960-1990 la presse yiddish avait encore d’assez nombreux lecteurs. Plus tard, Claude a repris le flambeau. Quand la presse yiddish cessa de paraître, il réussit à créer les Cahiers Yiddish – Yiddishe Heftn.

Malgré les prévisions les plus sombres, exprimées après la guerre, le yiddish n’est pas mort, il connaît même un certain regain. On l’étudie dans de nombreux centres universitaires et beaucoup d’associations organisent des cours pour débutants et locuteurs confirmés, des livres en yiddish et en versions bilingues paraissent, la musique klezmer connait une grande audience. Dans ce timide renouveau Claude Hampel joua certainement un rôle très important.

Ainsi j’ai pu connaître Claude dans le cadre d’un cours de conversation yiddish qu’il animait avec beaucoup de verve et de compétence au sein du Cercle Bernard Lazare. J’ai pu apprécier sa gentillesse, son ouverture d’esprit, sa curiosité intellectuelle.

Nous avons, tous, perdu un ami. Il va nous manquer…AS♦

* Ada Shlaen est professeur agrégée de russe, et a enseigné aux lycées La Bruyère et Sainte-Geneviève de Versailles.

Autres hommages à Claude Hampel
Digital assets
Jforum
Actualité Juive

Ada Shlaen[1] Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie fut un parti politique socialiste juif fondé en 1897 dans l’Empire russe. Ce parti fut interdit en Union Soviétique vers 1921, à la fin de la guerre civile, mais resta très puissant en Pologne, Lituanie et Lettonie jusqu’à 1939. Il donnait un rôle primordial à la langue yiddish. L’anéantissement des Juifs d’Europe provoqua sa disparition, même s’il subsiste quelques sections aux États-Unis, au Canada et en Australie, affiliées à l’Internationale socialiste.

Advertisements

Laisser un commentaire. Il sera visible dès sa validation.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s