Communautés ultra-orthodoxes et radicalisme religieux : quelques effets pervers

get-viviane-amselemPar Amnon J Suissa, Ph.D Montréal, Canada*

Devant l’ampleur de l’hyper individualisme, de la performance à tout prix et des exigences de la modernité, on peut mieux comprendre la recrudescence de la place de la religion à travers le monde. Cette tendance lourde au plan mondial n’épargne pas Israël et les juifs à travers le monde. Sous cet angle, nous assistons à un recours vers un Judaïsme orthodoxe au sein de plus en plus de communautés. Dans cette dynamique de transition, le discours ultra-orthodoxe défend de plus en plus un judaïsme considéré plus conservateur, « plus vrai, plus pur ». Dans cette foulée, plusieurs enjeux et défis autant en Israël qu’en diaspora devraient nous interpeller. À titre d’exemples, jetons un coup d’œil sur ceux du rapport homme/femme et du phénomène de la pauvreté.

Le rapport homme/femme
Parmi les effets pervers que défend le discours radical religieux soulignons l’emprise de l’orthodoxie sur le corps des femmes, non seulement au plan physique mais aussi au plan social. Un mariage ne peut être considéré comme un mariage vraiment juif que s’il y a séparation physique de la proximité entre les hommes et les femmes de peur de susciter des penchants potentiels de débauche, de déviance. Dans cette logique, Yair Naveh, directeur du Consortium des trains à Jérusalem, avait même proposé d’allouer des wagons « super kasher » pour séparer les hommes et les femmes orthodoxes. Si le train public est pour tout le monde et payé par les taxes de tous les citoyens, ces derniers ne doivent pas être forcés de s’adapter à des pratiques d’une communauté minoritaire en particulier.

orthodox Segregation.jpgÀ part un accommodement pour les personnes handicapées, et depuis que la ségrégation dans les bus au sud des Etats-Unis et en Afrique du Sud, il est impensable qu’en 2017 et dans le monde libre, une demande basée sur une ségrégation basée sur le sexe ou la religion fasse partie de l’agenda. Les communautés ultra orthodoxes à Brooklyn ou à Londres, par exemple, séparent les espaces dans leurs communautés selon les sexes et trouvent des arrangements à l’interne sans les imposer à d’autres. En Israël, le principe d’égalité dans les transports publics a été brisé quand la compagnie EGGED, bénéficiaire de subventions de l’État, a choisi d’offrir des services pour les usagers ultra orthodoxes et ce, à prix réduit. Si le système de transport public est censé offrir un service de transport à tous les citoyens de la ville et les touristes, est-ce que ces mesures ne renforcent pas en fait le séparatisme ultra-orthodoxe de la sphère sociale et publique ?

Le Get : un document que le mari doit remettre librement
à sa femme et qu’elle doit accepter de son plein gré

Dans cette optique, Mme Norma Baumel Joseph, professeure au département des études religieuses à l’Université Concordia de Montréal s’est penchée sur les impacts négatifs en contexte de divorce. Elle avait démontré clairement comment le divorce juif, par exemple, qui avait pour objet de libérer les femmes, les avait en fait enchaînées à un époux qu’elle qualifie d’absent. Bien que le divorce dans le judaïsme soit une solution triste et regrettable, celui-ci exige un Get, c’est-à-dire un document que le mari doit remettre librement à sa femme et qu’elle doit accepter de son plein gré, dépendance oblige. Sans ce document, aucun des partenaires ne peut se remarier. Souvent, le Beth Din (cour religieuse) libère généralement le mari sans permettre à la femme de changer de vie, elle reste enchaînée. N’étant plus mariées et ne faisant plus de vie commune, ces femmes se retrouvent dans l’isolement social et communautaire, une forme d’excommuniées. Grâce à une coalition d’organisations de femmes juives, une action en vue d’obtenir de l’aide du gouvernement Canadien a eu lieu. En 1985, la coalition des femmes juives pour le Get a été formée et en 1990 ces initiatives ont pavé la voie à l’introduction de l’amendement à la loi sur le divorce. Le film israélien Kadosh témoigne d’ailleurs de ces situations de souffrance où des milliers de femmes sont mises à l’écart dans l’exercice de leurs droits. Aujourd’hui, il y a des femmes en Israël qui ont le visage totalement couvert ce qui soulève des questions sur les représentations réelles dans les rapports homme/femme. Les questions de sexualité sont généralement tabous dans ces communautés et serrer la main d’une femme par un homme est considéré comme une hérésie, voire un délit. En quoi ces pratiques de ségrégation sont-elles compatibles avec les valeurs du Judaïsme et de la Halakha ? Faut-il rappeler que la Halakha (provient du mot halokh) se veut un guide pour marcher, mais marcher en avant pas en arrière.

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Ultra orthodoxes et pauvreté
Un des autres grands défis pour l’État d’Israël est le taux de croissance au sein des communautés ultra-orthodoxes. Selon l’ex gouverneur de la Banque d’Israël, Stanley Ficher, la majeure partie des hommes ultra-orthodoxes ne travaillent pas, ce qui constitue un problème économique et de pauvreté de grande envergure pour cette couche de la population. Selon cette source, si près de 70% des hommes sur 10% de la population israélienne ne sont pas actifs cela relève d’un problème macroéconomique grave et ce pour les raisons suivantes :

  • orthodoxe-et-femmeCes communautés se multiplient plus rapidement que le reste de la population
  • 68% d’entre eux ne travaillent pas, vivent dans la pauvreté et cette tendance augmente dans le temps
  • ne participant pas à l’activité économique proprement dite, c’est une partie importante de l’émancipation des conditions économiques pour l’ensemble des citoyens du pays qui est mise en veilleuse
  • à part quelques exceptions, la plupart des membres de ces communautés ultra orthodoxes refusent de s’enrôler à l’armée comme le font tous les citoyens du pays de manière obligatoire. Ils préfèrent s’adonner aux études dans les Yéshivot (écoles talmudiques) et ce aux frais de l’État jusqu’à l’âge de 45 ans
  • près de 2/3 des membres de ces communautés dépendent financièrement d’allocations familiales généreuses du gouvernement sur une base structurelle
  • beaucoup de ces juifs orthodoxes travaillent au noir et contribuent à une économie parallèle illégale

En fait, près de 300.000 citoyens israéliens juifs orthodoxes sont des assistés sociaux de l’État qui leur fournit les besoins de base alors que la quasi totalité passe son temps à étudier la Torah en reléguant au dernier plan les besoins matériels de base qui permettraient à Israël de se développer comme société.

Alors qu’il faut absolument respecter et valoriser la pratique de l’étude, cette même activité peut simultanément nuire à l’ensemble des citoyens car ces personnes ne contribuent concrètement en rien à la réduction des inégalités sociales et économiques et à l’émancipation de l’ensemble de ses membres. Cette situation de dépendance à l’État ne reflète en aucun cas les valeurs du judaïsme, qui au contraire, privilégient de gagner sa vie dans la dignité du travail (conception/exécution).

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Double dépendance
Il y a là une double dépendance, celle à l’État et celle au judaïsme orthodoxe. Alors que dans Pirké Avot (Maximes des pères), il est clairement indiqué que l’ouvrier doit aller travailler et gagner son pain (parnassa) dans l’autonomie afin d’apprécier justement le repos du travail durant le shabbat, comment se fait-il qu’il n’y ait aucun Rabbin qui s’élève pour dénoncer cet état de double dépendance généralisé en Israël ? Parmi les Rabbins rebelles, il y a le Rabbin Haim Amsellem et député ultra-orthodoxe sépharade du Shass à la Knesset, qui dénonce fortement cette pauvreté structurelle imposée qui n’est, selon lui, ni une injonction de la Torah ni une vertu. Elle est le produit direct de pratiques propres aux communautés ultra-orthodoxes radicales qui imposent aux membres une perspective et une idéologie qui dépossèdent les membres de leur identité globale et les dépersonnalisent en leur substituant des comportements psychosociaux qui répondent aux normes imposées par les groupes. Une des réponses fournie : « tant et aussi longtemps qu’on sert Dieu c’est socialement désirable, acceptable et permis ». Il y a là une récupération de l’attachement général de l’ensemble des juifs au judaïsme pour défendre en dernière instance une idéologie d’un judaïsme considéré plus vrai et plus pur.

À titre d’exemple, 200 000 élèves fréquentent les écoles talmudiques à temps plein et dépendent directement de l’État qui verse une subvention de 170 dollars, la différence étant payée par ces écoles. L’étudiant marié perçoit un subside de 500 dollars/mois ce qui est un CPG (certificat de pauvreté garantie). La plupart du temps, ces étudiants mariés sont pères de quatre ou six enfants et sont directement confrontés au cycle de la pauvreté. En quoi ces pratiques sont-elles compatibles avec le judaïsme ?

Amnon SuissaLa liberté, la santé l’éducation, l’égalité homme/femme, l’émancipation de l’ensemble des citoyens ? Est-ce dû au hasard si les groupes sociaux religieux (orthodoxes et ultra-orthodoxes divers) avec le moins d’interactions et de liens sociaux avec l’environnement, sont également les groupes les plus démunis et les plus dépendants de l’État et des services ? AS♦

* www.amnonsuissa.com

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