« Les Chapeaux jaunes du Pape » de Laurence Benveniste

Nous apprenons avec plaisir la publication d’une seconde édition des « Chapeaux jaunes du Pape », de notre amie versaillaise Laurence Benveniste. Cette édition, considérablement enrichie depuis celle de 2005, sera disponible très prochainement dans toutes les librairies. Nous en publions ici la préface, écrite par Michel Alessio, avec l’aimable autorisation de MK Éditions. La Rédaction

Pour moi, comme pour mes aïeux (…), la Jérusalem céleste et terrestre n’a jamais été et ne sera jamais qu’à Carpentras.
Armand Lunel

PRÉFACE
Par Michel Alessio*

Le port d’un chapeau jaune, d’un morceau d’étoffe jaune pour les femmes, c’est ce qui signalait au premier regard les Juifs dans les États pontificaux d’Avignon et du Comtat Venaissin au cours des deux siècles qui ont précédé la Révolution française.

Dès son titre, l’ouvrage de Laurence Benveniste nous met ainsi en présence de l’élément le plus significatif de l’arsenal de mesures répressives et ségrégatives dans lesquelles les Juifs s’étaient progressivement trouvés enfermés, et qui leur empoisonnait la vie.

Ce que nous dit ce roman, c’est la volonté de vivre de ce petit monde têtu qui n’a jamais dépassé les 2 500 âmes dans les « carrières » d’Avignon, Carpentras, l’Isle-sur-la- Sorgue et Cavaillon, c’est sa formidable capacité de résistance au carcan de lois et prescriptions étouffantes que des esprits maniaques ne cessaient de raffiner au fil du temps. Cette histoire est trop méconnue.

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Année 1620

Il y a des Juifs en Provence depuis l’Antiquité. Certains, comme le veut une légende, étaient peut-être arrivés directement de Judée, par la mer, après la ruine de Jérusalem au premier siècle. L’historien René Moulinas cite un document selon lequel en 1808, en Provence, deux familles prétendaient encore descendre en droite ligne « de ces premiers Hébreux ». Plus sûrement, des groupes s’étaient constitués par « essaimage » à partir de communautés plus anciennes, installées tout autour de la Méditerranée, à Alexandrie, à Athènes, à Rome… Et surtout -on a du mal à l’imaginer aujourd’hui-, la plupart d’entre eux étaient des prosélytes, d’anciens païens convertis au monothéisme, dont des Juifs prêchaient la doctrine traditionnelle et d’autres la dissidence chrétienne…

Des Juifs sont présents à Arles au 5e siècle. À cette époque, ils formaient 10% des soixante-dix millions d’habitants de l’empire romain finissant.

On en retrouve au 12e siècle implantés à Toulouse, à Montpellier, à Marseille et jusque dans le moindre village de Provence et du Languedoc. Partout des synagogues. Le voyageur Benjamin de Tudèle témoigne de l’importance alors d’une petite ville comme Lunel, où la famille des Tibbon venus d’Espagne rayonne par sa connaissance du Talmud et des sciences profanes. Narbonne est célébrée comme une nouvelle Jérusalem. Parlant la langue d’oc dans la vie quotidienne, les Juifs multiplient les traductions de l’arabe en latin et en hébreu, Maïmonide, Avicenne, Averroès et les textes de la philosophie grecque. Avec eux, nos régions méditerranéennes deviennent le carrefour des échanges intellectuels et commerciaux entre l’Europe et l’Orient.

Synagogue d’Avignon

C’est dans ces régions que la Cabbale connait alors son élaboration définitive. À propos de ce grand 12e siècle, Armand Lunel parlait de « l’âge d’or des Juifs d’oc ». Ils jouissaient là d’un statut plus libre que nulle part ailleurs, et de conditions d’existence qui leur permettaient de contribuer pleinement aux lumières de la civilisation. Ils étaient artisans, paysans, propriétaires fonciers, négociants, et pouvaient exercer des charges publiques. Les maitres juifs enseignaient la médecine à la faculté de Montpellier au côté de chrétiens et de musulmans.

Ce moment est celui du plus grand éclat de la civilisation occitane, l’époque des troubadours et de ce bouleversement des mœurs et de la culture qu’on appelle l’amour courtois.

Cet âge d’or prendra fin brutalement avec la croisade contre les Albigeois, la création de l’Inquisition qui en est le corollaire, et l’annexion du Languedoc au royaume de France, bientôt interdit aux Juifs.

Spoliés et bannis du Languedoc, beaucoup d’entre eux traversent le Rhône et trouvent refuge dans la Provence encore indépendante.

Clé de voûte de cette triste époque, le quatrième concile du Latran (1215), en même temps qu’il organise l’éradication des cathares et met en place l’Inquisition, reprend une vieille prescription en vigueur dans certains territoires musulmans et va obliger les Juifs à porter une marque distinctive sur leurs vêtements (ce sera d’abord une rouelle de tissu jaune). Il leur ferme l’accès aux fonctions officielles et à maintes autres activités.

Mikvé Hôtel de Cheylus Pernes les Fontaines

Mikvé Hôtel de Cheylus Pernes les Fontaines

Tant que la Provence reste libre, ces décisions n’y sont pas appliquées et les Juifs y bénéficient d’une relative tranquillité, ce qui n’exclut pas le maintien ici et là de coutumes vexatoires ni, sporadiquement, les poussées de violence du fanatisme meurtrier.

Disons qu’au moment où les Juifs du royaume de France subissaient une persécution impitoyable : prison, spoliations et expulsion, ceux de Provence jouissaient de la liberté de culte sans entraves et, moyennant force espèces sonnantes, ils obtiennent des souverains avantages et garanties, comme d’exercer le métier de leur choix, de vivre où bon leur semble et de remplacer la rouelle jaune par un minuscule cercle d’étoffe du diamètre d’un sou, et de couleur indifférente.

Mais moins de vingt ans après l’absorption de la Provence par la France, en 1500 un édit de bannissement remet les Juifs devant le choix de l’exil ou de la conversion. On estime que la moitié des dix-mille Juifs provençaux ont choisi de se convertir ; c’est le cas de la famille de Nostradamus à Salon. D’autres ont pris le chemin de l’empire ottoman, et une partie d’entre eux se sont dirigés vers les terres pontificales toutes proches, où ils ont rejoint les communautés installées là depuis l’Antiquité.

Jusqu’alors, les Juifs avaient vécu partout dans les deux États d’Avignon et du Comtat

Venaissin, en paix, librement, sous la loi commune à tous les citoyens.

Ce climat heureux et donc favorable à la création intellectuelle nous a laissé une curiosité, qui illustre magnifiquement la situation et l’état d’esprit des Juifs dans la société de l’époque.

C’est une version provençale du rituel hébraïque, réalisée à Avignon. On y lit les prières et bénédictions traditionnelles, comme : « Béni sois-tu, saint et béni, notre Dieu, roi du siècle, qui as donné au coq le discernement de discerner entre le jour et la nuit » … Dans le texte : « Benezech, tu, sant e benezet, nòstre Dieu, rei dal sègle, que donèt al gal avertensia ad advertir entre jorn e nuòch ».

« Béni sois-tu, saint et béni, …qui m’as faite femme »

Et puis, en lieu et place de la bénédiction masculine attendue : « Loué sois-tu, Éternel, qui ne m’as pas fait femme », on trouve ces mots : « Benezech, tu, sant e benezet, …que fis me fenna, « Béni sois-tu, saint et béni, …qui m’as faite femme ». C’est donc une femme qui parle.

Nous sommes au 15e siècle. Que l’on comprenne bien que ce tranquille énoncé, ces simples paroles, c’est aussi une stupéfiante affirmation d’émancipation féminine ! C’est la première fois, c’est le seul lieu, la seule langue où l’on trouve cette bénédiction au féminin !

Synagogue Carpentras

Synagogue Carpentras

Voilà ce que pouvaient produire les juiveries comtadines dans une atmosphère d’ouverture et de liberté…

La suite des évènements n’en est que plus douloureuse : progressivement, dans toutes les localités où ils se trouvent, obligation est faite aux Juifs de se regrouper dans une seule rue, carrièro en provençal, fermée par un portail à ses deux bouts. Comme ailleurs en Europe, le système du ghetto se met en place. Et bientôt, leur résidence est réduite aux quatre carrières d’Avignon, Carpentras, Cavaillon et l’Isle.

Poussés par les décisions romaines et par une opinion publique de plus en plus intolérante à la présence juive, les vice-légats des papes se font toujours plus ombrageux et tracassiers, rognant méthodiquement tous les privilèges qui avaient été reconnus aux Juifs. Dans la deuxième moitié du 16e siècle, non sans résistance, ceux-ci doivent se résoudre à porter le chapeau couleur safran qui leur attire injures et avanies. Toute fonction publique leur est interdite, et toute autre activité que la friperie, la brocante, le commerce des chevaux et le prêt d’argent.

La restriction de l’habitat à une seule rue conduisait les malheureux confinés à construire des maisons de huit ou neuf étages, ce qui était proprement vertigineux pour l’époque. Il fallait bien compenser en hauteur la trop faible surface au sol, et, à leur corps défendant, les Juifs de Carpentras ont peut-être inventé le gratte-ciel ! Mais c’était un ghetto à la verticale.

Laurence Benveniste

Ils ont vécu, ainsi entassés dans la crasse et l’insalubrité, pendant deux siècles, même ceux qui, vers la fin de cette longue et sinistre période, avaient pu s’enrichir et faire bâtir ces petites merveilles que sont les synagogues de Cavaillon et de Carpentras. À la fin de l’Ancien Régime, cependant, à la faveur de leurs échanges commerciaux, quelques-uns pouvaient s’échapper quelque temps de la sombre carrière, et parfois même s’installer définitivement dans les villes voisines.

Ils s’appelaient Crémieu, Astruc, Mossé, Naquet, Alphandéry, Vives ou Ravel, Cohen ou Lévi quelquefois, Cassin, Delpuget, mais le plus souvent ils portaient le nom du lieu d’origine de leur famille, généralement situé dans un rayon de cent kilomètres autour d’Avignon : Bédarrides, Vallabrègues, Baze (Béziers ?), Digne, Lattes, Lunel, Milhaud, Monteux (Montel, Monteil) …

C’est bien eux que l’on voit vivre dans les pages de ces Chapeaux jaunes du Pape, sous les traits de Choumouel, de David, de Bella, d’Isaac, d’Abram, de Nathan, d’Esther, avec leurs craintes et leurs espoirs, leurs engouements, leurs amours, à l’heure où la Révolution va balayer cet univers.

Il ne reste rien aujourd’hui de la rue de la Muse, mais tel est le curieux et heureux paradoxe du roman : produire un effet de réalité qu’aucun travail d’archive ou récit d’historien ne pourra jamais atteindre, et restituer, par les prestiges de l’imagination, un moment de l’histoire des hommes dans la vérité de ses acteurs et de ses décors.

Assoce Culturelle Juifs du PapeC’est le grand mérite de Laurence Benveniste d’avoir choisi comme matière de sa fiction ce moment, ces lieux, ces personnages injustement retranchés de nos mémoires, et de leur redonner vie. MA♦

* Michel Alessio a traduit « La langue des Juifs du pape », ouvrage écrit en yiddish, et a appris spécialement le yiddish en vue de cette traduction. Il est également Vice-président de l’Association culturelle des Juifs du Pape.

Ouvrage disponible sur le site de l’éditeur

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