Le zoo de la liberté


Antonina Zabinski

Antonina Zabinski

Par Ada Shlaen*

Il y a quelques mois j’ai eu l’occasion de feuilleter les pages littéraires d’un magazine et j’ai remarqué alors la critique du livre de Diane Ackerman, intitulé : La femme du gardien de zoo. Cette œuvre raconte des événements réels qui avaient lieu au jardin zoologique de Varsovie pendant la 2e guerre mondiale. Alors le directeur, Jan Żabiński[1] et sa femme Antonina, sauvèrent de très nombreux Juifs, en transformant le zoo en un lieu d’asile. À vrai dire j’ai trouvé ce titre trop long et assez maladroit, mais j’ai lu le résumé avec un sentiment de « déjà vu » assez saisissant, ayant vite compris que je connaissais autrefois cette histoire, qui, depuis de longues années, est restée enfouie quelque part dans ma mémoire… Lire la suite

Evgueni Evtouchenko : « En Russie, un poète est plus qu’un poète »


evgueni-evtouchenko.jpgEvgueni Evtouchenko : 18 juillet 1932 – 1 avril 2017

Par Ada Shlaen*

La poésie occupe une place très importante et bien particulière dans la vie des Russes. Il serait insuffisant de dire qu’ils l’aiment, je pense qu’ils la vivent d’une manière très intense et intime. Et dans des moments difficiles, lorsque le pays traverse une crise, en temps de guerre, il n’est pas rare d’observer un renouveau poétique avec l’apparition d’une pléiade de jeunes auteurs qui jouissent alors d’une immense popularité. Lire la suite

Le juste de Riga


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Par Ada Shlaen*

Riga, Lettonie
Même de nos jours, Riga, la capitale de la Lettonie, reste un port important de la Baltique. La ville se trouve au fond du golfe dans lequel se jette le fleuve Daugava et elle s’étend sur ses deux rives ; d’autre part il y a plusieurs îles qui forment des quartiers spécifiques. Kipsala est l’une d’elles, elle est reliée aux quartiers centraux par un pont de 600 mètres.

Cette île, longue de près de 3 kilomètres, était autrefois habitée surtout par des pêcheurs. Elle reste assez densément peuplée et abrite plusieurs bâtiments officiels. Des touristes viennent ici pour admirer ses habitations en bois, très soigneusement restaurées depuis quelques temps. Tout près du fleuve se trouve une ruelle, en cul-de-sac, Mazays Balasta Dambis. Elle est assez difficile à trouver, car souvent absente des plans distribués par l’Office du tourisme. Même les chauffeurs des taxis errent un bon moment avant de déposer leurs passagers au numéro 8 où derrière une haute palissade se trouve le Mémorial de Janis Lipke. Lire la suite

« À Claude Hampel, le yiddish reconnaissant »


Un homme de fidélité et de mémoire
18 octobre 1943- 11.novembre.2016

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Claude Hampel

Par Ada Shlaen*

Le 16 novembre, au cimetière de Bagneux, de très nombreuses personnes se sont réunies pour exprimer leur chagrin et rendre hommage à Claude Hampel. Il occupait plusieurs postes importants au sein de la communauté juive, car il présidait la Commission du Souvenir du C.R.I.F. et était le vice-président du Cercle Bernard Lazare. Parallèlement il assurait la direction de Cahiers Bernard Lazare et de Cahiers Yiddish – Yiddishe Heftn. Il animait aussi une émission hebdomadaire Le yiddish show sur Radio J. Il était Chevalier de la Légion d’honneur et Chevalier des Arts et des Lettres. Lire la suite

Théâtre : « L’Ombre, d’Evguéni Schwartz »


affiche-ombre-menilmontantPar Ada Shlaen*

Versailles est très réputée pour ses établissements scolaires, parmi lesquels se distinguent tout particulièrement deux lycées : Hoche et La Bruyère.

Le lycée Hoche : garçons !
C’est le plus ancien, car déjà au XVIIIe siècle, il hébergeait, sous la férule des religieuses, de jeunes filles pensionnaires, issues des familles de serviteurs royaux. En 1803, le bâtiment, dévasté pendant la révolution, fut remis en état et à partir de 1807 devint un lycée de garçons. En 1888, le lycée fut appelé lycée Hoche[1], en mémoire du général Lazare Hoche, né à Versailles.

Le lycée La Bruyère : filles !
Le lycée La Bruyère fut créé comme un lycée de jeunes filles. Il a pris ce nom en 1962 pour insister peut-être sur le caractère littéraire de l’établissement. Il est moins ancien, étant fondé en 1895 à l’endroit d’un cours d’enseignement municipal, subventionné par l’État et qui existait déjà en 1867. Avec le temps il put occuper une splendide propriété avec parc, et connut plusieurs agrandissements, dont le dernier date de 1992.

Quand dans les années 1980, j’ai été nommée dans ce lycée, les filles y étaient toujours majoritaires et au-dessus du portail du 31 avenue de Paris, figurait l’inscription : « Lycée de jeunes filles ». Même parmi les professeurs il y avait peu d’hommes. Je me souviens surtout de Christian Gautier, professeur de mathématiques et auteur de plusieurs manuels réputés. Il était d’une gentillesse extrême, toujours prêt à vous aider. Depuis quelques années, en sa mémoire, il existe un prix, décerné aux étudiants des ECS 1 qui doivent donner toute satisfaction aussi bien en matières scientifiques que littéraires. Car ce lycée excelle surtout dans l’enseignement des lettres. Peu de lycées en France offrent une telle palette de langues. Évidemment le latin et le grec y trouvent toujours beaucoup d’amateurs ; en ce qui concerne les langues modernes le choix est extrêmement large : anglais, allemand, espagnol, italien, polonais et le russe.

*** Lire les articles d’Ada Schlaen ***

Un professeur de russe ne pouvait qu’être heureux dans ce lycée où les élèves « russisants » étaient nombreux. En seconde, les débutants étaient souvent une bonne trentaine ! Déjà le fait de choisir cette langue, réputée difficile et de persévérer durant des années pour progresser, me semblait une prouesse digne d’éloges.

Dans nos groupes il y avait peu d’enfants d’origine russe et, à vrai dire, ils n’étaient pas les meilleurs. Oui, ils avaient des facilités, accentuaient correctement les mots, mais faisaient beaucoup de fautes à l’écrit, ne lisaient pas les classiques russes, se contentaient de leur bagage linguistique, parfois assez maigre et prenaient mal toutes les critiques de la part des enseignants. Pour cette raison j’ai préféré souvent mes élèves francophones, plus travailleurs et plus intéressés par la langue et la littérature. Certains ont continué l’étude du russe après leur bac et je les côtoie encore maintenant avec un plaisir, toujours renouvelé. Parmi eux je vais citer une jeune actrice Mathilde Louarn qui va présenter près prochainement à Paris au théâtre de Ménilmontant une belle pièce intitulée l’Ombre[2] de l’auteur russe Evguéni Lvovitch Schwartz.

Mathilde Louarn

Mathilde Louarn

Mathilde Louarn, metteur en scène, Versaillaise
Mathilde est née à Versailles, d’ailleurs sa famille y habite toujours. Déjà à dix ans elle a commencé à apprendre le russe et depuis, cette langue est devenue très importante dans sa formation scolaire et universitaire. L’amour du russe unit toute la famille, le frère cadet de Mathilde, élève du lycée Hoche a aussi étudié le russe, et d’après mes collègues, il était aussi un excellent élève russisant.

Pour Mathilde, le russe et le théâtre vont de pair, déjà à 10, elle étudiait le russe et avait des activités dans un atelier théâtral. Elle a travaillé avec Marcelle Tassencourt, qui était pendant de longues années la directrice du théâtre Montansier à Versailles. Mathilde avait trouvé un moyen de concilier son amour du théâtre et du russe. Après avoir suivi les cours en Classes Préparatoires aux Grandes Écoles (les fameuses CPGE) elle a obtenu une licence de russe.

Mathilde Louarn :
« le russe et le théâtre vont de pair »

Son mémoire portait sur l’histoire du théâtre russe (« Le Théâtre de science-fiction soviétique à travers les pièces de Boulgakov et Maïakovski, 1928-1935 »). Elle a perfectionné son parcours universitaire par un Master, obtenu avec mention très bien et couronné par le mémoire sur « Révolutions idéologiques et esthétiques chez les metteurs en scène russes et soviétiques, 1905-1940 ».Parallèlement elle faisait du théâtre au sein du Conservatoire municipal Georges Bizet et des compagnies Le Knout et la Compagnie des Petites Heures.

Evgueni Schwartz

Evgueni Schwartz

L’Ombre, d’Evguéni Schwartz
L’étape actuelle sera ponctuée par la mise en scène du conte scénique d’Evguéni Schwartz, intitulé l’Ombre avec des jeunes acteurs réunis dans la Compagnie des Sombres Héros.

« Sauvé par les enfants »
Evguéni Lvovitch Schwartz (1896-1958)
est un auteur assez connu en France avec une nette prédilection pour sa pièce le Dragon, montée à plusieurs reprises depuis la première mise en scène d’Antoine Vitez en 1968. Ce dramaturge aurait pu devenir encore une victime du régime soviétique, mais il avait trouvé une parade, en devenant un auteur, catalogué comme spécialiste de la littérature pour enfants. Il faut savoir qu’en Russie depuis toujours la littérature enfantine est prise très au sérieux. Les plus grands auteurs russes (Tolstoï, Tchékhov, Pouchkine) ont écrit pour le jeune public. Même la comtesse de Ségur (née Rostopchine) prolonge en quelque sorte cette tradition !

Écrivain, conteur, scénariste…
Avant de devenir écrivain, Schwartz avait déjà une vie bien remplie. Né à Kazan, il a eu le temps avant la révolution d’Octobre d’entamer les études de droit, abandonnées sans regrets en 1916 au moment de sa mobilisation. Pendant la guerre civile qui suivit la révolution, il a rejoint l’armée blanche ce qui déjà marque son désaccord avec les futurs vainqueurs. Après la défaite des armées blanches, Schwartz, contrairement à de nombreux jeunes Russes, décide de rester dans le pays, mais il change complétement de vie, en devenant journaliste et écrivain et même en jouant dans une troupe théâtrale. Dans les années 20 et 30 il a écrit beaucoup, toujours pour des jeunes, devenant l’auteur d’une quinzaine de pièces, mises en scène dans les théâtres de marionnettes. À partir du début des années 30 il utilisa la forme du conte dans les pièces pour des adultes. Nous connaissons trois œuvres de ce type : l’Ombre, le Roi nu et le Dragon. Toutes les trois étaient interdites en Union Soviétique, la dernière en 1944. Schwartz alors arrêta d’écrire car cette activité devenait trop dangereuse dans le pays des Soviets ! Il survivra grâce à l’écriture de scénarios, dont certains deviendront des films célèbres comme le Don Quichotte de Grigori Kozintsev.

Evguéni Schwartz n’a pas eu le temps de voir le succès de ses contes pour adultes sur scène. Il est mort en 1958, juste au début du « dégel », intervenu après la mort de Staline.

Mais ses jeunes admirateurs de la Compagnie des Sombres Héros nous proposeront très prochainement de voir à Paris le conte l’Ombre.

lombre-evgueni-schwartzCe qu’en dit la Compagnie des Sombres Héros :
Pour finir j’avais envie de leur laisser la parole[3] pour qu’ils puissent partager leur enthousiasme avec les futurs spectateurs de cette pièce.

« Nous vous proposons de participer à notre conte théâtral. Ce projet est à l’origine de la compagnie que nous avons décidé de monter ensemble ».

… Il était une fois un Savant qui voulait rendre l’humanité heureuse. Par hasard, il se retrouva au Pays des Contes de Fées, et tomba fou amoureux de la Princesse héritière du trône. Mais au milieu des intrigues politiques, de la voracité des Ogres et de la perfidie des Ombres, la destinée du Savant se révèlera semée d’embûches.

Dans ce texte, écrit sous la censure de l’époque stalinienne, Evguéni Schwartz montre que toutes les catastrophes collectives (guerres – nous sommes en 1940 -, dictatures, désastres écologiques, etc.) naissent de nos petites lâchetés individuelles. « Chacun de nous porte en soi le ciel et l’enfer« (Oscar Wilde) : nous avons tous un côté altruiste, généreux, empathique. C’est celui que nous nous efforçons de mettre en avant dans nos relations sociales, à l’extérieur. Mais nous avons aussi une face noire, égoïste, cruelle. Nous avons beau essayer de la cacher au fond de nous, elle existe, elle est là. Bien sûr, les proportions varient, mais c’est bien ce que montre Schwartz à travers l’histoire du Savant et de son Ombre. On peut la transposer facilement aujourd’hui : nous voulons tous le bonheur du monde, le sauvetage de la planète, la fin des guerres. Mais nous renâclons à faire des sacrifices dans notre vie quotidienne pour ça. Les deux petites voix se disputent continuellement en nous.

Nous avons pris la pièce de Schwartz et y avons mêlé nos univers respectifs, cinématographiques, littéraires et chansonniers. Il y a du clown, des marionnettes, des ombres chinoises, une Sirène baryton, une Chatte bottée jalouse, un Magicien raté, une Princesse dépressive, un Ogre « esclave de la mode », et tant d’autres qui vous feront rire ou frissonner ». AS♦

Ada Shlaen est professeur agrégée de russe, et a enseigné aux lycées La Bruyère et Sainte-Geneviève de Versailles.

Ada Shlaen[1] Voir Le billet d’Eva : « Louis XV Le Bien Aimé »
[2] THÉÂTRE DE MÉNILMONTANT, (réservations : 01 46 36 98 60)
15, rue du Retrait 75020 PARIS, www.menilmontant.info
[3] https://www.facebook.com/LOmbredeSchwartz et  https://fr.ulule.com/lombre-conte/

« Portrait littéraire : Ilya Ehrenbourg »


Ilya EhrenbourgPar Ada Shlaen*

De nos jours le nom de l’écrivain russe Ilya Ehrenbourg (1891-1967) qui vécut de nombreuses années en France, n’est pas très connu dans sa patrie d’adoption. D’ailleurs en Russie même, ses livres sont pratiquement introuvables dans des librairies, subissant une sorte de purgatoire. Néanmoins j’ai remarqué que depuis peu, son nom est plus fréquemment cité par des critiques et j’ose espérer que l’année prochaine, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort, il va retrouver une certaine popularité auprès des lecteurs. Pourtant cette personnalité, très ambiguë au demeurant, gagne à être mieux connue, surtout pour des lecteurs intéressés par l’histoire moderne des Juifs. Lire la suite

« Janusz Korczak » visé par l’antisémitisme en 2016


Janusz KorczakPar Ada Shlaen*

L’attaque
Il y a quelques semaines dans l’hebdomadaire russe, Outchitelskaïa gazeta (Le journal des enseignants) un certain Mikhaïl Izotov, présenté comme un enseignant expérimenté et respecté, s’était livré à une attaque en règle contre Janusz Korczak, l’accusant d’être un lâche, car il n’a pas incité les enfants de l’orphelinat qu’il dirigeait à se révolter, lorsque les Allemands commencèrent la grande rafle en été 1942.

Je me permets de traduire le passage incriminé : Lire la suite

Ukraine : « Volodymyr Groysman ? S’il échoue, ce sera sûrement parce qu’il est Juif… »


Ukraine DrapeauPar Ada Shlaen*

Il y a deux ans j’ai écrit, pour ce site, un article intitulé « Le cauchemar ukrainien », qui parlait de cette longue crise, générée par les visées de la Russie sur son voisin slave. Aujourd’hui au printemps 2016 nous pouvons poser la question : « le cauchemar est-il terminé ? » Malheureusement la réponse doit être négative. Lire la suite

L’École Mathématique de Lvóv


Stefan Banach timbrePar Ada Shlaen*

Les lecteurs de h@keshet sont depuis longtemps habitués aux évocations des scientifiques juifs. La lecture de ces articles, m’a poussée à évoquer les mathématiciens de Lvov, peu connus en Occident et pourtant vus par des spécialistes parmi des fondateurs de mathématiques modernes. Lire la suite

Soixante douze ans après, OPA de Poutine sur Sobibor


Hero_of_the_Russian_Federation_medal.pngPar Ada Shlaen*

Les événements dramatiques qui se sont déroulés tout au long de l’année écoulée et au début de cette année 2016 nous laissaient croire que l’actualité ne pourrait plus nous surprendre. Or parmi les dirigeants du monde, il y a un certain Monsieur Poutine qui trouve toujours un moyen pour nous déconcerter. Lire la suite