Chrétiens et juifs, les enjeux du dialogue et le rôle de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France

Texte présenté le 25 Avril 2017 devant deux loges parisiennes du B’nai B’rith

Par Jacqueline Cuche, Présidente Nationale de l’AJCF

Avant de vous parler des enjeux du dialogue judéo-chrétien, je consacrerai une première partie à l’histoire de ce dialogue, qui nous permettra sans doute de mieux comprendre de quoi on parle quand on parle du dialogue judéo-chrétien en général.

I L’histoire du dialogue judéo-chrétien

On entend souvent dire que le dialogue a commencé il y a environ 50 ans, avec le concile Vatican II et le bon pape Jean (Jean XXIII), du côté catholique, et qu’on observe une évolution semblable du côté protestant, et plus récente et plus lente, mais réelle, du côté des Églises orthodoxes.

J’aimerais tenir un autre langage. À l’origine de ce dialogue, je vois plutôt deux sources, une lumineuse et une obscure :

La lumineuse : l’action d’hommes et de femmes de bonne volonté, mandatés par leur seule conscience et non par leur communauté religieuse d’appartenance, des juifs et des chrétiens majoritairement issus des pays anglo-saxons qui, dès 1928, se réunissaient environ tous les deux ans pour des temps d’étude et de réflexion ;  ces gens là je les verrais volontiers, pour les Français en tout cas, comme des héritiers de Charles Péguy, qui toute sa vie fut entouré de juifs, avait une grande estime pour le judaïsme et combattit avec acharnement l’antisémitisme, notamment au cours de l’Affaire Dreyfus. Et parmi eux nous retrouverons, après la guerre, l’historien Jules Isaac, qui fut justement un disciple de Péguy.

Et la source ténébreuse, c’est la Shoah. Pendant la guerre en effet, il y a eu des chrétiens (comme des non chrétiens d’ailleurs) qui ont été profondément émus par le sort des juifs et ont décidé de participer, parfois au prix de leur vie, à des actions de sauvetage de ces frères en humanité persécutés.

En 1947 plusieurs de ces juifs et chrétiens de bonne volonté dont je parlais tout à l’heure ont décidé de se retrouver à nouveau dans le petit village suisse de Seelisberg, pour une conférence internationale d’environ soixante-dix personnes.

1947, c’était peu après la guerre, et on venait tout juste de découvrir l’ampleur de la Shoah et l’abîme où avait failli sombrer tout le peuple juif.  Bouleversés par cette découverte, les participants avaient choisi comme thème de réflexion, bien sûr, l’antisémitisme, voulant réfléchir à ses causes et surtout aux moyens de le combattre pour que pareille catastrophe ne se reproduise plus jamais. Les chrétiens, quant à eux, se demandaient avec  stupeur pourquoi, même si nombre de chrétiens avaient sauvé des juifs pendant la guerre, pourquoi le christianisme n’avait pas pu empêcher la Shoah.

C’est là qu’intervint et vint les rejoindre Jules Isaac que j’ai déjà nommé. Grand historien (celui des manuels scolaires d’histoire, Malet-Isaac, qui ont formé les anciens parmi nous), Isaac s’était depuis plusieurs années déjà posé les mêmes questions, et cet enseignant,  sensible au rôle de l’enseignement, avait compris que  c’était l’enseignement négatif sur les juifs et le judaïsme répandu pendant près de 2000 ans par l’Église (résumé par son expression devenue célèbre, « enseignement du mépris ») qui avait façonné, nourri le terreau où avait ensuite pu facilement germer et se développer l’antisémitisme, y compris l’antisémitisme païen du nazisme (qui, il ne faut pas l’oublier, était né en Allemagne, un pays où presque tous les habitants avaient été baptisés) ; et que c’était donc à l’Église de rectifier son enseignement. Le rectifier, parce que la lecture du Nouveau Testament, dans laquelle Jules Isaac s’était plongé, lui avait révélé que tout cet enseignement négatif ne correspondait pas du tout à ce qu’on pouvait y lire, ni au message évangélique qui au contraire montrait un Jésus aimant son peuple et la religion de ses pères, ayant des amis pharisiens et  ne voulant absolument pas abolir la première alliance.

À la fin de son grand livre Jésus et Israël, fruit de son étude du nouveau Testament et terminé en 1943 dans les larmes, alors que son épouse, sa fille et son gendre avaient été assassinés à Auschwitz, il avait ajouté une liste de 18 points qu’il lui semblait indispensable que l’Église retravaille, pour se conformer à l’histoire et au Nouveau Testament lui-même. Et quand il apprit l’existence de cette conférence internationale à Seelisberg, il y apporta sa liste, la confia au chrétiens du groupe, sûr que cela les aiderait à avancer, et effectivement, les chrétiens composèrent ce qu’on appelle « Les Dix Points de Seelisberg », qui est la 1ère charte du dialogue judéo-chrétien dans le monde : Nous fêtons donc cette année le 70e anniversaire de cette importante rencontre et de la véritable naissance du dialogue judéo-chrétien. Ces points aujourd’hui nous semblent banals (rappeler que Jésus, les apôtres et les tout premiers chrétiens étaient des juifs, rappeler que c’est le même Dieu qui parle à travers toute la Bible, Ancien et Nouveau Testament, ne pas les opposer ni rabaisser l’Ancien Testament pour valoriser le Nouveau, ne pas faire retomber sur tous les juifs la responsabilité de la mort de Jésus, et surtout pas sur tous les juifs de tous les temps, etc). Cela nous paraît aujourd’hui évident de dire cela, mais en 1947, c’était une nouveauté.

Mais Jules Isaac ne s’arrêta pas là : dès l’année suivante, pour mettre en application cette charte, il fonda en 1948 l’Amitié Judéo-Chrétienne de France,  avec quelques amis juifs et chrétiens – des chrétiens des trois confessions : catholique, protestante et orthodoxe[1].

Il s’agit d’une association de loi 1901, qui est en fait une fédération d’associations, unies par les mêmes statuts, les mêmes objectifs, car très vite se sont créés des groupes locaux, les premiers étant ceux de Paris (on se réunissait chez Edmond Fleg), Aix-en-Provence, où résidait Jules Isaac, puis Lille, etc. Aujourd’hui, il y en a environ une quarantaine. Tous ont pour but de mettre en œuvre cette charte du dialogue judéo-chrétien, essentiellement donc la lutte contre l’antisémitisme et l’antijudaïsme (vision religieuse négative des juifs et du judaïsme).

Je tiens à souligner que l’Amitié Judéo-Chrétienne de France est la 1ère AJC du monde sans doute. En 1949 est née la 2e,  en Italie, puis en Espagne, aujourd’hui une quarantaine dans le monde, qui constituent une grande fédération internationale : l’ICCJ (International Council of Christians and Jews), dont le siège est en Allemagne dans la maison de Martin Buber, à Heppenheim, et qui, elle aussi, organise des rencontres internationales (un congrès chaque année : en juin prochain, ce sera à Bonn, où sera traité l’héritage de Luther… )

Nous fêterons l’an prochain les 70 ans de l’AJCF et nous voudrions marquer le coup. Tous nos amis sont les bienvenus pour nous y aider, s’y associer…

Mais ce n’est pas encore tout, Jules Isaac, ayant appris qu’il allait se tenir un concile au cours de laquelle l’Église catholique allait reprendre et rénover plusieurs points de sa façon de penser et vivre sa foi, sollicita une audience auprès du pape Jean XXIII, auquel il apporta les « Dix Points de Seelisberg », et  demanda que soit mis au programme du Concile la relation au judaïsme. D’autres personnes, des catholiques[2], le souhaitaient aussi, et c’est ce qui s’est passé. C’est ainsi qu’est née la déclaration conciliaire Nostra Aetate, en 1965, dont le § 4 est consacré aux relations de l’Église avec le judaïsme.  Il faut souligner que c’est le 1er texte officiel, la 1e déclaration de toute l’histoire de l’Église catholique consacrée au judaïsme ; jusque là, même si j’ai parlé d’ « enseignement du mépris » diffusé par l’Église, il n’y avait en fait jamais eu de texte de fond, de réflexion sur le judaïsme, seulement des recommandations pour éviter que chrétiens et juifs ne se fréquentent de trop, des mesures discriminatoires, tout le reste (« l’enseignement du mépris ») étant en fait ce qui se disait, ce qui était répandu par les livres de catéchisme, les sermons, les images, mais pas par l’Église en tant qu’institution : durant 20 siècles jamais aucun pape ni aucun concile ne produisit aucun texte de fond sur la religion juive ou sur les Juifs, à l’exception notable, en 1566, d’un texte primordial mais hélas aussitôt oublié, un § du Catéchisme du Concile de Trente qui condamnait l’accusation de déicide portée contre les Juifs.

Et depuis Nostra Aetate, en revanche, des déclarations n’ont cessé d’être publiées, précisant, approfondissant nos relations, jusqu’au texte romain de décembre 2015, dont je reparlerai. Il y eut aussi, en bien plus grand nombre, les gestes et les paroles des papes, surtout Jean-Paul II, qui fit une centaines de discours sur le judaïsme et les liens entre juifs et chrétiens, dont les plus marquants furent son discours de 1980 à Mayence (où il dit que la Première Alliance n’a jamais été révoquée), sa visite à la synagogue de Rome en 1986 (où il fut reçu chaleureusement par le Grand Rabbin Elio Toaf et où il nomma les juifs ses « frères aînés ») et, durant le grand Jubilé chrétien de l’an 2000, sa demande de pardon au nom de l’Église catholique pour tous les péchés qu’elle a commis au long des siècles, et notamment envers les juifs, demande qu’il a glissée dans le Kotel lors de son fameux voyage en Israël. Depuis, les autres papes continuent dans la même voie. Les autres Églises ont suivi un chemin semblable, surtout les protestantes, même si c’est plus difficile à définir car elles n’ont pas d’autorité centrale et que nous avons donc affaire à des déclarations locales et dispersées. Je tiens tout de même à signaler le magnifique et très important texte Église et Israël, signé par près de 120 Églises protestantes d’Europe en 2001.

Si j’ai tenu à raconter tout cela, c’est pour souligner un point que nos amis juifs ont parfois du mal à percevoir :

Le dialogue judéo-chrétien, en France comme dans le monde d’ailleurs, est mené par deux entités différentes, sur deux plans différents, qu’il  ne faut pas confondre :

Il y a l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, depuis 1948 (parfois quelques petites autres associations çà et là, mais bien moins importantes), qui regroupe des hommes et des femmes de bonne volonté, qui ne sont mandatés par aucune institution mais seulement par leur désir de faire avancer l’amitié entre juifs et chrétiens. Et l’AJCF dès le départ, que ce soit dans son Comité Directeur ou dans les groupes locaux, est composée de juifs et de chrétiens, qui ensemble décident de leurs actions. Ils ne dépendent d’aucune communauté religieuse, n’ont aucune permission à demander à leur pasteur, leur évêque ou leur rabbin, ni aucun compte à leur rendre, même si, pour que leur parole soit crédible et efficace, chacun s’efforce de vivre en conformité avec la Tradition religieuse dont il se réclame.  Ils ont simplement à se conformer aux statuts et à l’esprit qui ont été institués par les fondateurs en 1948.

Et il y a le dialogue mené par les institutions religieuses, qui a commencé presque 20 ans plus tard et que mène chaque institution de son côté : l’Église catholique, qui au niveau romain comme au niveau des pays et des diocèses a créé une commission pour les relations avec le judaïsme. Il en existe aussi dans les Églises protestantes, et chez les orthodoxes. Il faut d’ailleurs ajouter que Rome entretient ce dialogue à plusieurs  niveaux, puisqu’il existe aussi un Comité de liaison catholique-juif international qui se réunit tous les deux ans depuis plus de 40 ans, ainsi que des rencontres régulières entre le Vatican et le Grand Rabbinat d’Israël.

Ce sont ces institutions religieuses qui produisent les textes essentiels, sur lesquels peuvent s’appuyer tous les acteurs du dialogue. Ce sont elles qui accomplissent les démarches religieuses les plus importantes. Rome parle au nom d’un milliard de catholiques, les protestants peut-être la moitié. Leurs paroles sont donc primordiales, et c’est à elles qu’on se réfère lorsqu’on veut dialoguer, c’est sur elles que l’on peut s’appuyer, avec assurance, sans risque de se tromper, d’être infidèle à son Église, et ce sont elles qui peuvent ou devraient avoir la plus grande influence sur les membres de ces communautés. Je parlais des déclarations romaines, des gestes et paroles des papes, il y a eu aussi la déclaration de repentance des évêques de France à Drancy en 1997, qui a été un temps très fort pour nos relations. Et du côté juif il y a eu récemment trois déclarations très importantes, qui se présentent comme une réponse aux démarches des Églises, comme une reconnaissance du chemin accompli : deux à l’automne 2015  (la première, qui nous est la plus chère car signée par un petit groupe d’amis juifs français, ne vient pas d’une institution, d’une communauté mais de deux juifs libéraux, un massorti et deux universitaires orthodoxes, « La déclaration pour le  jubilé de fraternité à venir » ; la deuxième est une déclaration du rabbinat orthodoxe, signée par une cinquantaine de rabbins orthodoxes de différents pays, surtout d’Israël et des Etats-Unis) et une troisième, qui a sans doute plus de poids et se veut en tout cas plus représentative, du moins en France, car elle émane de la conférence des rabbins européens, qui est une instance orthodoxe.

Mais dans ce dialogue mené par les institutions juives, les choses avancent plus lentement, plus prudemment aussi, car c’est leur Tradition qu’elles engagent, et toute leur communauté, et elles veulent s’assurer de rester dans la fidélité à la Torah, à l’enseignement des Maîtres.

Mais on a vu que, si ce dialogue existe et avance relativement bien, c’est parce qu’au départ l’impulsion a été donnée par des personnes, des  individus, qui ont agi de leur propre initiative comme Jules Isaac et des chrétiens qui ont ensuite fait pression sur leur Église pour la faire bouger.

À vrai dire, c’est encore un peu comme cela que je conçois le rôle de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, agir ensemble, juifs et chrétiens, sur le terrain, et être un peu comme le « poil à gratter » de leurs communautés d’appartenance, ou, pour parler de façon moins familière et plus biblique, être comme le ferment dans la pâte ou comme un aiguillon.

C’est ainsi en tout cas que j’ai compris la responsabilité de l’AJCF lors des récents votes de l’UNESCO. Nous avons immédiatement écrit des communiqués, et en avril et en octobre, quand l’UNESCO a récidivé, pour dénoncer le mensonge que constituait la négation – ou l’omission volontaire – de tout lien historique du peuple juif avec Jérusalem et la captation opérée au profit du seul Islam. Les Églises, je sais que nos amis juifs l’ont déploré, ont été plus longues à réagir. Elles l’ont fait, mais je pense que l’AJCF n’y est pas pour rien car c’est grâce à l’indépendance de l’AJCF, à la liberté d’initiative et de parole qui est la sienne que j’ai pu me permettre d’alerter les évêques qui étaient alors réunis à Lourdes ainsi que les Églises protestantes, ce qui a dû sans doute les agacer un peu car généralement un prêtre un pasteur (comme un rabbin d’ailleurs) n’aime pas trop qu’on ait l’air de leur donner des conseils, mais en fait je savais qu’ils ne pouvaient au fond qu’être d’accord avec ma demande car ils sont fortement attachés à ces relations nouvelles de fraternité retrouvée pour ne pas se sentir eux aussi solidaires de leurs frères juifs. Mais, je le disais, les institutions sont toujours plus lentes à réagir que l’AJCF qui ne dépend de personne sinon de la fidélité à sa mission et à sa volonté de faire honneur au beau nom qu’elle porte. Elle peut et doit donc continuer à jouer ce rôle d’aiguillon auprès de nos institutions.

Je dois dire, pour être sincère, que nous attendons aussi de nos amis juifs, ceux qui sont membres de l’AJCF, c’est évident, mais également tous les autres, qu’ils soient eux aussi cet aiguillon, chez eux, auprès de leurs communautés ou des associations qu’ils fréquentent. Nous avons besoin de nous soutenir les uns les autres, de faire avancer ce dialogue, et les juifs y ont un rôle aussi important que les chrétiens.

Parmi ses moyens d’action, l’Amitié Judéo-Chrétienne de France a un bulletin, créé dès 1948, qui se nomme aujourd’hui SENS, dont le directeur de rédaction est Yves Chevalier et qui publie toutes les déclarations officielles chrétiennes ou juives dont je viens de parler mais aussi toutes sortes de textes émanant de conférences, de colloques, etc, écrits par des juifs ou des chrétiens. Je signale que c’est la seule revue en France consacrée aux relations entre juifs et chrétiens[3]. Vu sa qualité, c’est devenu un outil de travail indispensable pour qui veut s’engager dans ce dialogue. Et l’AJCF possède également un site (www.ajcf.fr) qui donne énormément d’informations, y compris sur la vie des groupes locaux et envoie une lettre d’informations (l’inscription y est gratuite) toutes les 2 ou 3 semaines.

II Les enjeux du dialogue judéo-chrétien

1er enjeu : le combat contre l’antisémitisme

J’ai voulu souligner tout à l’heure la place de la Shoah dans l’origine du dialogue judéo-chrétien. Si je l’ai fait, c’est parce que je crois que l’antisémitisme et le dialogue ont partie liée. Et que, même si de cet abîme, de cette catastrophe incommensurable que fut la Shoah a pu surgir un réveil des consciences chrétiennes, bien tardivement, hélas, mais tout de même réel et qui a donné naissance au dialogue que nous connaissons actuellement, nous ne devons pas nous en tenir pour quittes, nous ne devons pas croire que tout cela appartient au passé, à un passé révolu, dont nous pouvons simplement tourner la page. Lumière et ténèbres habitent toujours notre monde, et rien ne nous garantit absolument que les ténèbres ne l’importeront pas de nouveau un jour. C’est pourquoi notre dialogue est si important. Il est sans doute le meilleur rempart contre la victoire de l’antisémitisme.

Durant la dernière guerre, des juifs ont été sauvés par des non-juifs, qui n’étaient  pas tous chrétiens, mais simplement humains, des humains venant au secours de leurs frères en humanité. Beaucoup aussi étaient des chrétiens. Les hommes et les femmes de bonne volonté qui combattent l’antisémitisme font comme une haie de protection autour des juifs leurs frères humains. Et comment ne pas s’en réjouir ? Mais les chrétiens qui combattent l’antisémitisme parce qu’ils sont chrétiens dressent comme une double haie de protection autour des juifs, pour des raisons d’humanité mais aussi parce qu’ils sont, juifs et chrétiens, des frères, fils du même Père. Et à ce titre les juifs sont en droit d’attendre davantage d’eux, de leur demander davantage. Nous avons un devoir de solidarité réciproque qui nous unit et nous engage plus qu’envers tout autre.

Or aujourd’hui nous voyons non seulement que l’antisémitisme est loin d’avoir disparu, mais qu’il ne cesse de ressurgir, sous des formes différentes, comme une hydre à plusieurs têtes, dont une nouvelle tête repousse lorsqu’on en a coupé une. Aujourd’hui, le masque qu’il a pris est bien souvent celui de l’antisionisme, un masque trompeur, comme tous les masques, car il s’agit d’un antisémitisme policé, politiquement correct, apparemment admirable même, puisqu’il se présente comme le défenseur des faibles et des opprimés, le champion de la lutte contre l’injustice et le racisme. Cet antisémitisme là est redoutable et fait actuellement des ravages, parmi tous les hommes de bonne volonté, y compris, hélas, parfois parmi les chrétiens.

Face à cela, l’Amitié Judéo-Chrétienne de France a un rôle primordial à remplir, et un rôle moteur. Je l’ai évoqué tout à l’heure lorsque j’ai parlé de ses réactions après les votes scandaleux de l’UNESCO, un rôle primordial que lui permet, comme je le disais, sa liberté de parole et d’action. Elle l’a aussi du fait de son histoire et surtout de ce qu’elle est depuis les origines.

Depuis les origines en effet, parce que ses fondateurs l’ont voulu ainsi, elle est composée de juifs et de chrétiens qui oeuvrent ensemble, organisent leurs activités ensemble, étudient ensemble,  ils ont donc sur les autres un avantage immense : celui de l’amitié, celui de la confiance totale, celui de la connaissance de ce que l’autre porte de meilleur, que seule permet une longue fréquentation. « Je connais bien ce peuple », écrivait Péguy, dans son livre Notre Jeunesse, lui qui a toujours eu des juifs autour de lui. Nous, les chrétiens de l’AJCF, grâce à nos amis juifs, nous avons la chance de connaître la valeur et la beauté du judaïsme et voulons la faire connaître autour de nous. En même temps je crois que cette fréquentation des juifs nous permet de ne pas les idéaliser, de savoir faire preuve de discernement. En ce domaine, mon maître est encore Charles Péguy. Son respect et son amitié pour les juifs ne l’empêchaient pas de faire preuve de lucidité et d’écrire un jour : « il y a quantité d’imbéciles en Israël et en chrétienté » !

Lors du Conseil National de l’AJCF de la fin janvier, nous avons voulu aborder le thème du sionisme et de l’antisionisme parce que, justement, nous savons que c’est là que doit porter notre combat, qu’il nous faut être vigilants et surtout aider les chrétiens de nos groupes et nos amis à faire preuve de discernement. Ce travail est loin d’être terminé, et nous avons bien l’intention de le poursuivre. En introduisant la journée, j’attirais l’attention sur ce devoir qui est le nôtre :

Rappeler à la communauté juive de France que lorsqu’elle est inquiète, lorsqu’elle s’inquiète de la façon dont est jugé Israël, auquel tant de liens la rattachent, et se sent critiquée à cause de ces liens, abandonnée du reste de la société, nous devons lui dire notre amitié. Sans porter aucun jugement sur la politique du gouvernement d’Israël, car ce n’est pas notre rôle. Et dans nos groupes d’ailleurs, les sensibilités sont diverses, certains membres sont plus sensibles au sort des Palestiniens, d’autres au sort des Juifs israéliens. Donc l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, en tant que telle, n’a pas à se prononcer sur ces sujets. Ses adhérents peuvent le faire, individuellement, en leur propre nom, comme tout citoyen qui a le droit d’exprimer un avis. C’est le droit de chacun, de même qu’il y a parmi nous des gens de droite, de gauche ou du centre, qui ont le droit d’émettre un avis personnel sur telle option politique.

En revanche un devoir, une obligation nous incombe à tous, quels que soient notre sensibilité, notre attachement à telle ou telle tendance religieuse ou politique :

– Affirmer sans ambiguïté un soutien inébranlable à l’existence de l’État d’Israël. Ne jamais accepter qu’elle soit remise en question.

– Veiller avec la plus grande vigilance (c’est un pléonasme : oui, être instance de veille) sur ce qui est dit des Juifs et d’Israël, non pour réagir à tout bout de champ parce qu’ils seraient au-dessus de toute critique (les Juifs sont un peuple comme les autres, et Israël un État comme les autres, ni meilleur ni pire que les autres), mais pour dénoncer toutes les formes de mensonges, toutes les atteintes à la vérité.

Je rappellerai encore ce mot de Péguy, lorsqu’il revient, dans Notre Jeunesse, sur l’Affaire Dreyfus, sur le combat qu’il n’a cessé de mener contre l’antisémitisme : « Il ne sera pas dit qu’un chrétien n’aura pas témoigné pour les Juifs ». Témoigner pour les juifs, cela veut dire dénoncer, à chaque fois que c’est nécessaire, toutes les atteintes à la vérité et à la justice dont les Juifs sont les victimes, en Israël, comme en France et partout ailleurs.

Cela nous engage à dénoncer tous ces abus de langage, ce vocabulaire outrancier, que l’on entend souvent lorsqu’il est question d’Israël, de la part notamment de ceux qui prônent le boycott d’Israël, parlent d’État raciste, d’apartheid, etc.

À chaque fois que nous entendons proférer de telles insultes, qui sont des mensonges, nous avons le devoir de réagir.

Mais je suis pour ma part persuadée qu’il est aussi du devoir de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France – et c’est aussi selon moi faire ce que Péguy appelait « témoigner pour les Juifs » – de faire connaître tout ce qui se passe de beau en Israël, tout ce qui est rencontre, dialogue, gestes de fraternité et motif d’espoir, dont, bien sûr, nous n’entendons presque jamais parler.

Je le disais aux membres chrétiens de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France lors de notre Conseil National : les chrétiens ont pour mission d’être témoins de l’Évangile. Or « évangile » signifie Bonne nouvelle. C’est donc notre mission que d’être porteurs de bonnes nouvelles.  Et des bonnes nouvelles, il y en a énormément qui nous viennent d’Israël, si nous savons y être attentifs, et j’avais apporté une liste de groupes et associations où des Juifs et des Arabes œuvrent ensemble, main dans la main, pour faire avancer le dialogue, la connaissance mutuelle, l’estime, et un jour la paix. Cette liste devrait se trouver sur le site de l’AJCF. N’hésitez pas à la diffuser !

2e enjeu : l’enjeu théologique

Cet enjeu est particulièrement important pour les chrétien mais aussi particulièrement difficile, exigeant, car il concerne le cœur de la foi chrétienne. Et si  le chrétien veut rester chrétien et avoir un dialogue vrai avec les juifs, il lui faut marcher sur une ligne de crête, très inconfortable.

Puisqu’aujourd’hui, enfin, après deux mille ans, l’Église (je parle ici de toutes les Églises) reconnaît l’élection d’Israël, peuple toujours aimé de Dieu, puisqu’elle reconnaît que la Première Alliance n’a jamais été abrogée (cf le discours de Jean-Paul II à Mayence, ainsi que le tout dernier texte romain : Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables) et qu’il n’y a pas à chercher à convertir les juifs, que la Torah de Moïse est un chemin de vie, comment concilier ces affirmations que l’Église demande maintenant à tous les chrétiens de faire leurs, avec la foi en Jésus Fils de Dieu et sauveur de l’humanité ? Si la Première Alliance est toujours sainte (ce que dit d’ailleurs saint Paul dans ses épitres et ce que récitent chaque jour des chrétiens dans la prière du Benedictus) que signifie l’accomplissement effectué par Jésus ? comment le comprendre ? comment comprendre le rapport entre les deux alliances ? et comment concilier la foi en la messianité de Jésus et la validité de l’attente juive et de son refus du Christ par fidélité à la Première Alliance ? Car il s’agit pour nous chrétiens de ne renoncer à rien de ce qui est au fondement du christianisme – c’est à dire l’adhésion à la centralité du Christ – ni même le relativiser, comme sont parfois tentés de le faire certains chrétiens, pensant ainsi plus facilement dialoguer avec les  non chrétiens. Car alors on n’est plus chrétien, et ce n’est plus du dialogue judéo-chrétien (ou islamo-chrétien, pour ceux qui dialoguent avec des musulmans). Il nous faut donc tenir à la fois les deux bouts de la corde, ce qui est difficile, exigeant, mais passionnant et fructueux.

Ce sont comme je le disais des questions immenses pour les chrétiens, qui bousculent leur foi, au risque peut-être de l’ébranler, mais surtout qui les obligent à étudier, à creuser ce que signifie vraiment être chrétien, quelle est la mission du Christ, le message biblique tout entier… Comme cela nous bouscule,  nous oblige à étudier et que les chrétiens, il faut le reconnaître, n’étudient  pas beaucoup ou pas du tout, la rencontre du judaïsme, même si elle pose des questions très difficiles, est finalement pour eux très bénéfique.

Mais au risque de vous surprendre j’ose dire qu’il n’y a pas que les chrétiens qui soient bousculés par le dialogue judéo-chrétien, pour vous aussi, amis juifs, l’enjeu religieux existe. Même s’il est moins central, s’il ne concerne pas, à la différence des chrétiens, les fondements du judaïsme, il est quand même de taille, car enfin il n’est sans doute pas facile pour les juifs de savoir exactement comment se situer envers les chrétiens. Je pense que la reconnaissance, la place donnée dans le judaïsme à la valeur de l’altérité, sont particulièrement mises à l’épreuve quand cet autre est le chrétien, celui dont près de 20 siècles de conflit et de souffrances vous ont séparés. Mais cette mise à l’épreuve est peut-être justement le garant qu’il s’agit bien là, si elle est surmontée, d’une altérité authentique, véritablement reconnue et acceptée.

Mais bien plus, voilà que ceux qui étaient pour les juifs les pires ennemis (comme je l’ai un jour entendu dire par un rabbin orthodoxe) se présentent à eux maintenant comme leurs meilleurs amis, les plus proches, affirmant qu’ils ont avec eux un lien unique, qu’ils n’ont avec aucune autre religion, que c’est un lien intérieur, et non extérieur, que ce n’est pas un dialogue interreligieux que nous menons ensemble, mais un dialogue intrafamilial. Que faire de ce frère cadet qui veut marcher à vos côtés, un frère un peu encombrant, mais qui maintenant ne sollicite plus pour lui seul l’héritage et reconnaît humblement tout ce qu’il a reçu et continue de recevoir du judaïsme ? Selon moi, c’est aussi pour vous, amis juifs, un sacré enjeu, car il s’agit non seulement de voir en l’ancien ennemi l’ami le plus proche, mais aussi quelqu’un qui n’est pas un goy comme les autres. Car le chrétien ne se comprend pas comme faisant partie des Nations et appelé à vivre selon les lois noachiques. Il revendique (mais humblement cette fois, sans l’accaparer comme il l’a fait si longtemps) le droit d’assumer tout l’héritage, tout le Décalogue et le message des prophètes, de partager avec le frère aîné dont il la reçoit, la même mission de tikoun olam, dans la différence puisqu’il le fait en disciple du Christ, mais aux côtés du juif, chacun avançant sur son chemin de vie, car chacun étant sûr d’avoir ainsi choisi la vie (Jésus a dit « Je suis le chemin, la vérité et la Vie », exactement comme l’est la Torah pour les juifs) et chacun voulant se mettre au service du même Dieu et de leurs frères en humanité.

3e enjeu : être bénédiction les uns pour les autres, et l’être ensemble pour le monde

Il s’agit d’entrer dans un vrai partenariat. À ce partenariat, les trois textes juifs et le romain nous appellent.

Ce dialogue est exigeant et nous engage, chrétiens et juifs. De même que l’Amitié Judéo-Chrétienne de France veut aider les chrétiens à renoncer à tout antijudaïsme, à toute vision négative du judaïsme (et il y a encore à faire, car si nos Églises, par la bouche  de leurs plus hauts responsables, ont définitivement renoncé à ce discours antijuif et méprisant, comme le confirment toutes leurs déclarations, ce n’est pas encore le cas de tout le peuple chrétien de base, et il faut du temps pour cela), les juifs ont eux aussi à œuvrer au sein de leurs communautés, de leurs groupes ou associations, pour faire reconnaître la vérité de la techouva des chrétiens et du changement radical opéré par les Églises au plus haut niveau. Ces pas accomplis sont irréversibles, mais la méfiance, le doute habitent encore l’esprit de nombreux juifs. Et les aider à y renoncer, c’est l’affaire de tous mais particulièrement de vous, amis juifs. À vous d’aider vos frères, vos amis, à accepter de faire confiance aux chrétiens, à vous d’être des messagers de la Bonne nouvelle qu’est notre fraternité retrouvée, dites-leur qu’ils n’ont plus à craindre les menaces de conversion (il ne doit pas y avoir de mission auprès des juifs, affirme très clairement le dernier document romain) ni même de confusion ou de syncrétisme : je vous ai dit combien pour un vrai dialogue les chrétiens doivent et veulent ne renoncer à rien de leur foi chrétienne et même savent qu’ainsi ils vont au contraire l’approfondir. Il en est de même pour les juifs. Dialoguer avec les chrétiens, étudier avec les chrétiens, réfléchir à nos taches respectives, lorsque c’est fait avec un total respect de l’autre, une totale écoute de l’autre, ce ne peut être que fructueux pour chacun, donc pour les juifs aussi, j’en suis persuadée. « Soyez de meilleurs chrétiens pour que nous soyons de meilleurs juifs », me disait un jour un ami à Strasbourg[4].

Nous pouvons donc œuvrer ensemble, sans crainte, entrer dans un partenariat, car notre monde en a le plus grand besoin. Ce sera pour lui un témoignage énorme.

Car, bien qu’il n’y ait aucune autre religion dont les chrétiens soient aussi proches que la religion juive, avec laquelle ils partagent, grâce à Jésus le Juif, un tel « patrimoine spirituel », comme dit la déclaration Nostra Aetate, aucun peuple, à travers sa longue histoire, n’a autant souffert que le peuple juif, et notamment de la part des chrétiens.

C’est pourquoi la réconciliation vers laquelle nous nous acheminons les uns et les autres est si importante, d’abord bien sûr pour nous Juifs et chrétiens, mais aussi pour nous tous, qui que nous soyons : elle est en effet pour tous les autres, croyants comme non croyants, la preuve, la garantie, qu’il est possible de vaincre la haine et la peur, de vaincre le ressentiment, qu’il est possible de changer son regard sur l’autre, quel qu’il soit, et quelles que soient nos relations passées ou même présentes.

Soyons donc « bénédiction les uns pour les autres », comme nous y appelait le pape Jean-Paul II, en 1993, à l’occasion du 50ème anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie[5].

Mais soyons-le ensemble aussi pour le monde. Sachons être inventifs, inventons des partenariats, des actions concrètes de solidarité, cherchons comment agir ensemble pour le bien des hommes. Car je le disais, nous avons, juifs et chrétiens, reçu la même mission d’être dans le monde témoins de Dieu et de participer avec lui au tikoun olam (en langage chrétien : à la Rédemption, à l’avènement du règne de Dieu sur terre). Tel est l’avenir de nos relations auquel je vous convie, de la part de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France, mais aussi, j’ose le dire, puisque je suis déléguée du diocèse de Strasbourg à son Service National pour les Relations avec le judaïsme, au nom de l’Église catholique, et pas seulement catholique mais au nom de toute l’Église car, même si c’est plus ou moins lentement, c’est de façon irrévocable, qu’elle s’est engagée sur le chemin de fraternité avec Israël, son aîné. ♦

Jacqueline Cuche

(le 25 avril 2017)[6]

[1] On trouvait parmi eux des juifs comme  Edmond Fleg, le Grand Rabbin Jacob Kaplan, Léon Algazi, Maurice Vanikoff et Samy Lattes, des catholiques comme les PP. Daniélou et Démann, l’historien Henri Marrou, Henri Bedarida, Jacques Madaule, Maritain, des protestants comme Fadiey Lovsky, les pasteurs Charles Westphal, Jacques Martin et Marc Boegner, des orthodoxes comme Léon Zander, etc.

[2] Parmi lesquels le cardinal Bea, les soeurs de N.D. de Sion, le P. Bruno Hussar (qui fondera Neve Shalom (le village de la Paix) en Israël…

[3] Pour être honnête il faut mentionner le Cahier d’Études Juives, publié tous les deux ans par la revue protestante Foie et Vie.

[4]  J’ai essayé, lors d’un colloque à Tours (organisé par le Gde Rabbin Korsia et l’évêque de Tours il y a un peu plus d’un an) d’illustrer ce fructueux échange en utilisant l’image de la Merkaba, du char de la vision d’Ezéchiel. Juifs et chrétiens, lorsque nous dialoguons, nous sommes semblables à ces 4 vivants, qui sont tournés chacun dans une direction qui lui est propre, qui n’est pas celle de l’autre, qui va droit devant soi, selon sa propre voie, en fidélité à sa propre mission, et voilà pourtant qu’ainsi, mystérieusement, le char s’élève et avance, et va là où Dieu l’attend, alors que chacun tire dans une direction différente. Quelle belle image pour notre dialogue, où chacun suit son  propre chemin sans se confondre avec celui de l’autre, et pourtant arrivera, j’en suis sûre, au même but, là où le Très Haut nous demande d’œuvrer, et là où il nous attend.

[5] « Comme chrétiens et Juifs, qui suivons l’exemple de la foi d’Abraham, nous sommes appelés à être une bénédiction pour le monde. Telle est la tâche commune qui nous attend. Il nous est donc nécessaire, à nous chrétiens et Juifs, d’être tout d’abord une bénédiction les uns pour les autres ».

[6] Devant des membres de deux loges parisiennes du B’nai B’rith.